Point de vue

Du génie français à l’identité française

Autrefois, on parlait du « génie français ». Le mot se référait aux aptitudes innées, aux dispositions naturelles. On l’a remplacé aujourd’hui par « identité ». L’objet est le même, mais les visions qu’impliquent l’un et l’autre termes sont un peu différentes : « génie » évoque un principe agissant, « identité », le résultat final du processus. Ce dernier mot suggère une forme d’immuabilité, d’un être toujours identique à lui-même.


On retrouve cette ambiguïté dans les usages présents du terme identité. D’un côté, un usage patrimonial, voire muséal, présupposant que l’identité soit faite d’une série de caractéristiques substantielles inchangeables, qu’il est donc nécessaire de protéger contre toute intrusion. D’un autre côté, on admet que, d’abord, l’identité résulte toujours de l’interaction de plusieurs ingrédients ; et ensuite, qu’elle se transforme avec le temps (seules les cultures mortes sont immuables). Ce que nous décrivons ainsi, à un moment donné, est comme une photo d’identité : l’interruption provisoire d’un processus continu, une coupe. Fidèle description d’un état ponctuel, cette photo d’identité ne correspondra plus à la réalité quelque temps plus tard.
Cette seconde conception de l’identité s’est imposée aisément dans les pays dits d’immigration – ainsi sur le continent américain, puisque la population y est faite de vagues successives de migrants. Plutôt que craindre l’étranger, elle entend en faire une richesse. L’ouverture au monde va ici de soi. Les pays européens, eux, semblent avoir adopté depuis quelques décennies la première forme d’identité – ce qui entraîne une fermeture des frontières et une montée de la xénophobie. Ce choix s’accompagne généralement d’une forme de nostalgie, qu’on constate en France actuellement chez ceux pour qui tout était « mieux avant », et d’une peur des nouveaux venus. Or cette peur est irrationnelle. En évoluant, pas plus qu’une langue, un pays ne perd son identité. Et il n’existe aucune culture vivante et figée à la fois. La vocation d’une culture, donc des identités, est précisément d’évoluer constamment, y compris par l’apport des autres.


Ces deux conceptions de l’identité ne sont pas non plus équivalentes face à l’exigence de vérité. Il faut renoncer à l’illusion néfaste selon laquelle les changements d’une société, de sa culture, seraient d’abord liés aux modifications induites par l’immigration. Ainsi, le « mode de vie américain » a impacté la vie sociale française depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale beaucoup plus puissamment que celui des Maghrébins. Pourtant, les populations américaines ne sont pas venues « envahir » la France ! Par ailleurs, si l’on regarde le temps long, les Français sont passés d’un peuple catholique à un peuple majoritairement laïc sans grand lien avec les apports extérieurs. Ce fut une mutation interne. Le pluralisme intérieur, à son tour, provient non seulement de la présence d’étrangers, mais aussi des groupes constitutifs d’une société, dont les aspirations et les comportements ne coïncident pas : hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, illettrés et éduqués…


La conception fermée n’a pas toujours été dominante en France. Au cours des siècles précédents, on considérait plutôt que le « génie français » était capable de tout absorber. Le Paris du xviiie siècle était la capitale des Lumières d’abord parce que les grands penseurs étrangers s’y rencontraient ; certains même y vivaient, comme le philosophe et historien britannique David Hume (1711-1776). C’est Montesquieu et Rousseau qui ont inspiré le juriste italien Cesare Beccaria (1738-1794). Dans Des délits et des peines, celui-ci a posé les bases du droit moderne et du rejet de la peine de mort. Ce processus, signe de force et de confiance en soi, se prolonge tout au long du xixe siècle. Paris était une capitale universelle. Ouvrez la Revue des deux mondes d’alors : tout ce qui advenait dans le monde faisait partie des préoccupations des élites françaises.


La Première Guerre mondiale sonnera le glas de cette perception de soi. Et après la Seconde Guerre mondiale, la France cessant d’être une puissance internationale de premier ordre, l’attitude des Français changera progressivement. Aujourd’hui, il n’est qu’à comparer le rapport aux étrangers de l’université française à celui des universités américaines pour constater combien la France se replie. Quand un pays en vient à créer un ministère de l’Identité nationale, c’est qu’il craint que son identité ne soit plus suffisamment forte. On pourrait appliquer à l’apport étranger aux identités ce que La Rochefoucauld disait de l’amour : le vent éteint les passions faibles mais il anime les passions fortes.


Si une telle conception patrimoniale de l’identité s’impose dans un pays, entraînant avec elle la fermeture vers l’extérieur, elle devient un frein à son développement. L’histoire de la Chine présente un cas instructif. Au début du xve siècle, les bateaux chinois sillonnent davantage les mers que ceux des Européens. Cependant, en 1430, décision est prise d’y mettre fin. Le commerce maritime est déclaré illégal. De ce moment date le déclin de l’Empire chinois. Pendant ce temps, les Européens inaugurent l’ère des grands voyages. L’histoire récente le confirme encore : la Chine n’est redevenue une puissance mondiale qu’en rouvrant ses frontières, sous Deng Xiaoping.


La protection frileuse de l’identité et la xénophobie sont des réactions inappropriées à des mouvements historiques de grande ampleur : la mondialisation et le renforcement de l’individualisme. L’économie globalisée menace des habitudes établies de longue date, elle ne manque donc pas d’inquiéter – or l’économie n’a pas de visage. Les immigrés, les étrangers, eux, en ont un. Couleur de peau, langue différente… Il est plus aisé de transposer sur eux la source de la menace. En même temps, les grandes idéologies (catholicisme, communisme) se sont effondrées. Les coups de boutoir qu’elles subissent proviennent beaucoup plus des penchants individualistes qui se renforcent que de l’interférence des flux migratoires. Les enfants ne se sentent plus tenus de marcher dans les pas de leurs parents. Les religions deviennent des hypermarchés où l’on consomme du spirituel.
L’effondrement du monde communiste a aussi eu un effet paradoxal. Auparavant, face au repoussoir totalitaire, les Occidentaux se devaient d’incarner non seulement la démocratie mais aussi une forme de progrès, de bien-être supérieur pour tous. Aujourd’hui, on est devenu moins regardant quant à la préservation de la démocratie. Et les idées d’ouverture, d’hospitalité, de justice sociale ont régressé, supplantées par les valeurs portées par l’ultralibéralisme.


Enfin, passer du statut de grande puissance à un pays de taille moyenne entraîne des difficultés symboliques et psychologiques d’envergure. L’inquiétude générée par l’affaiblissement semble supérieure en France à celle de nations qui ne partagent pas son passé impérial. La vision traditionnelle universaliste que les Français ont d’eux-mêmes est difficile à concilier avec l’universalité réelle. L’Empire britannique s’est également effondré, mais les Anglais se sont, je crois, mieux adaptés à ce changement.


Propos recueillis par Sylvain Cypel

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