Le conflit armé imposé par la Russie à l’Ukraine a une portée bien plus vaste que d’autres conflits récents. La raison en est le recours brutal à la guerre de la part d’une grande puissance, membre du Conseil de sécurité des Nations unies, sur un continent réorganisé sur la base du « plus jamais ça ». Les États-Unis avaient compris dès le dernier trimestre de 2021 ce qui se préparait. Au point d’envoyer un émissaire à Moscou de manière à prévenir leurs interlocuteurs russes qu’ils le savaient, et que ces derniers commettraient une très lourde erreur stratégique en envahissant leur voisin. L’ampleur et l’exactitude des relevés américains partagés avec quelques alliés, puis diffusés dans les médias, ont donné un écho mondial à l’attaque du 24 février et réduit à néant toutes les tentatives russes de construire des prétextes, comme l’argument de la nécessité de « dénazifier » l’Ukraine brandi par le Kremlin pour légitimer l’agression.

Dans notre monde hyperconnecté, une information de cette importance, anticipée dans un climat de doute, puis vérifiable et vérifiée, suffit à créer un évènement d’envergure : evenire signifie « advenu ». Il faut donc penser l’évènement. À commencer par l’interprétation rétrospective des annonces antérieures des dirigeants russes – « Russes et Ukrainiens sont un seul peuple », « la Douma reconnaît l’indépendance de tout le Donbass » et non le seul tiers alors tenu par les séparatistes, « La Russie n’a pas commencé la guerre, elle la termine » –, enfin prises au sérieux. Moscou a bien explicité ses intentions, cette fois sans mentir. Reprenons le fil des premiers retours d’expérience, aux échelles pertinentes.

 

L’échelle européenne du conflit

Les Ukrainiens face à l’État russe : nation et démocratie contre empire et autocratie

Il se joue d’abord, sur le sol européen, dont c’est la marque historique, une sorte de lutte finale entre l’une des dernières nations d’Europe à s’émanciper et le dernier empire colonial qui s’obstine à vouloir survivre. Et comme l’écrivait l’historien polonais Bronisław Geremek, le premier à m’avoir éveillé au destin de l’Ukraine lors d’un entretien à Varsovie en février 1992, la nation est le cadre indispensable de la démocratie.

Une résistance armée qui a rencontré un écho favorable sans précédent dans le reste du continent

Trente ans plus tard, les Ukrainiens se battent donc toujours sur deux fronts : leur objectif est à la fois la reconnaissance de leur existence et celle de leur régime politique. Ils s’inscrivent dans le droit fil de l’histoire européenne de l’éveil des peuples de 1830 ou 1848, et ils affirment leur identité européenne par une résistance armée qui a rencontré un écho favorable sans précédent dans le reste du continent. L’appartenance européenne a donc un sens profond, « identitaire », et ce rappel, dans des circonstances tragiques, explique la solidarité et l’unité des pays membres de l’Union européenne.

Qu’en est-il des Russes ? Pour comprendre, sans l’excuser, la décision du Kremlin d’entrer dans une guerre fratricide, il est utile de relire l’historien Marc Ferro, qui pointait la place du ressentiment dans l’histoire, le décrivant comme une blessure jamais cicatrisée, transmise de génération en génération et qui agit à la manière d’un explosif.

Une autre leçon est la tyrannie de la géographie. Certes, chaque pays souverain est libre de ses alliances, mais comment peut-il établir sa propre sécurité sans conscience « de sa place géographique et géopolitique », selon l’expression de l’expert russe Fiodor Loukianov ?

Le scénario de neutralité stratégique de l’Ukraine, qui avait été proposé par la France dès les années 2000 mais récusé par l’Amérique triomphante, est aujourd’hui accepté sous la contrainte par le président ukrainien.

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