7 juin 2020. Marcus Thuram célèbre son but un genou à terre en mémoire de George Floyd. Fils de Lilian Thuram, international le plus capé de France, il a été prénommé en l’honneur de Marcus Garvey, célèbre militant panafricain aux États-Unis. Voici une des multiples manifestations des circulations des questions noires entre la France et les États-Unis. Pourtant, le postulat est souvent l’impossibilité d’une comparaison entre les deux pays. Une telle assertion ne permet pas d’affronter la question des dynamiques de racialisation présentes, depuis longtemps, dans la société française.

 

Aux États-Unis, l’esclavage est un élément constitutif de la construction du pays, surtout dans le Sud avec l’économie de plantation. Il est à l’origine de la présence depuis plusieurs siècles d’une forte minorité noire, marquée par cette mémoire, même si elle concerne moins les immigrés récents des Caraïbes ou d’Afrique. Le territoire hexagonal est au contraire un sol libre depuis le XVIe siècle. La France métropolitaine n’a donc pas été une société structurellement esclavagiste. Toutefois, ses « vieilles colonies » l’étaient indubitablement. Si des familles implantées dans les colonies ont pu ramener des esclaves comme domestiques, ils devaient, en droit, être affranchis, et certains ont obtenu gain de cause en justice. Ensuite, les arrivées en provenance des colonies ont été rares. Si la Première Guerre mondiale a marqué une première étape, la présence noire s’est surtout développée dans les années 1960 et 1970 avec les migrations antillaises et africaines.

 

Dès la Révolution française, la contradiction apparaît entre droits universels et persistance de l’esclavage colonial. Libres de couleur et esclaves de la future Haïti obtiennent par les armes l’abolition, avant son vote par l’Assemblée. Napoléon rétablit l’esclavage, au prix de l’indépendance d’Haïti et d’une violente répression en Guadeloupe. Mais la seconde abolition de 1848, fruit des résistances des esclaves et de l’action des abolitionnistes, semble consacrer un modèle français universaliste. Aux États-Unis, après la courte période de la Reconstruction qui suit la guerre de Sécession (1861-1865), la ségrégation raciale fige le pays dans des structures racistes. En 1896, l’arrêt de la Cour suprême Plessy v. Ferguson institutionnalise le principe du « separate but equal » (« séparés mais égaux »). La situation se durcit encore après 1918, avec un retour du Ku Klux Klan et un regain des violences raciales. Dès 1910, nombre d’Afro-Américains migrent vers le Nord où ils espèrent être plus libres mais rencontrent aussi ségrégation et violence.

 

Contrairement au cas américain, il n’y a pas eu de stricte barrière raciale sur le sol métropolitain français, car les populations noires étaient faibles numériquement. Mais dans l’Empire, un ordre colonial raciste s’appliquait. Silyane Larcher a décrit la soumission de la citoyenneté aux Antilles à un régime d’exception, postulant l’impossibilité pour un descendant d’esclaves de se conformer au modèle du citoyen libéral, autonome et libre de ses choix. Deux régimes de citoyenneté persistent, reposant sur une altérisation des populations d’outre-mer. Cette distinction ne repose pas sur le colorisme comme aux États-Unis mais sur des éléments historiques et anthropologiques liés aux héritages de l’esclavage. Il y a même un durcissement après la Première Guerre mondiale : Emmanuelle Sibeud montre que les habitants de Sainte-Marie près de Madagascar perdent leur citoyenneté sur la base d’arguments raciaux, malgré leurs protestations. Blaise Diagne, député du Sénégal, préserve de justesse celle des « Quatre Communes » – Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar – grâce à son action pour enrôler des troupes coloniales.

 

Après 1945, la chute du nazisme ébranle toute l’idéologie raciste. Aux États-Unis, les mouvements pour les droits civiques, apparus dès 1910, prennent de l’ampleur et s’engagent dans l’activisme juridique et les mobilisations de masse. Des arrêts de la Cour suprême et des lois invalident la ségrégation scolaire et rendent effectif le droit de vote. En France, la loi Lamine Gueye de 1946 assure le statut de citoyen à tous les ressortissants de l’Empire, même si son contenu exact reste l’enjeu d’interprétations et de combats. Des dynamiques de racialisation persistent bien. Elles sont évidentes aux États-Unis où les mouvements radicaux dénoncent les fortes inégalités et un racisme systémique. La France s’inscrit dans un nouveau cadre économique, celui de l’État social et de la société salariale, qui garantit des droits, offre des mécanismes d’ascension sociale. L’universalisme républicain s’est étendu : les droits sociaux sont désormais partie intégrante de la citoyenneté, irréductible à l’exercice des droits politiques. Dans ce cadre, une extension réelle de la citoyenneté alimente deux peurs : celle d’une place prépondérante prise par les populations non blanches des colonies et celle d’un rattrapage social coûteux. En 1960, les processus d’indépendance, analysés par l’historien américain Frederick Cooper, découlent largement du refus par la France d’un empire égalitaire multiracial.

 

Les DOM restent dans la République et obtiennent une citoyenneté plus étendue en 1946, avec la départementalisation. Un écart considérable de niveau de vie persiste par rapport à la France hexagonale. Les migrations des Antillais et des Réunionnais, initiées dès les années 1950, sont encouragées dans les années 1960 et 1970 avec la création du BUMIDOM (Bureau des migrations d’outre-mer), considéré comme un remède à la crise sociale et aux velléités indépendantistes. Il concerne près de 200 000 personnes en vingt ans. Une politique spécifique est appliquée à une population constituée de citoyens français, considérée comme particulière avec le même type d’arguments culturalistes hérités du siècle précédent. Dès lors, l’opposition n’est plus celle de deux espaces, colonial et métropolitain, correspondant à des réalités et à des règles différentes : les tensions entre universalisme et particularisme sont portées au sein même de la France hexagonale. Ce qui questionnait le modèle républicain à travers ses marges, africaines, asiatiques, caribéennes ou réunionnaises, s’inscrit désormais en son cœur. Les migrants venus des DOM, s’ils disposent de la citoyenneté, sont confrontés au racisme, avec des conséquences en matière d’emploi et de logement.

 

Longtemps, la France est apparue, vue des États-Unis, comme un espace de liberté, préservé du racisme. C’est le cas dès la fin du XIXe siècle pour la bourgeoisie afro-américaine. Ce sentiment ressort des expériences des soldats afro-américains ou des artistes et intellectuels de l’entre-deux-guerres qui s’installent à Paris ou à Marseille dans les années 1920 puis 1960, tandis que le premier congrès panafricain (qui, prudemment, n’aborde pas la situation coloniale dans l’Empire français) a lieu dans la capitale en 1919, en présence du sociologue afro-américain W.E.B. Du Bois. La carrière de Joséphine Baker, inimaginable aux États-Unis, est à cet égard symbolique : selon Jennifer Boittin, si elle doit d’abord se défaire des stéréotypes exotisants de la femme noire sexualisée, elle devient ensuite une représentante du chic à la française. Cette vision d’une France ouverte s’est néanmoins largement dégradée ces dernières années.

 

Côté français, le monde noir américain apparaît comme une référence historique, culturelle, voire politique et économique. Là où nombre d’Afro-Américains partagent une citoyenneté et un héritage commun, les migrants citoyens antillais et réunionnais, les travailleurs immigrés africains, s’ils appartiennent souvent aux milieux populaires, ont connu des devenirs postcoloniaux dissemblables. La mémoire des associations et syndicats « nègres » des années 1920, victimes de la répression gouvernementale et de la volonté d’hégémonie du mouvement communiste de l’époque, n’a pas persisté, ni celle des rares organisations des années 1970. Point besoin d’un passé esclavagiste ou ségrégationniste pour qu’existent des éléments de racisme systémique, qui ont un impact sur les représentations, les positions sociales, les discriminations. Le détour par les États-Unis offre alors des ressources communes pour forger des outils de lutte et de fierté, de même que nombre d’Afro-Américains se sont nourris du discours universaliste français.

 

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