Quotidienne

Léon Blum : « Je crois à l’efficacité de la volonté humaine »

Le 4 juin 1936, après la victoire du Front populaire aux législatives d'avril-mai, Léon Blum est investi président du Conseil. En cette occasion, le 1 vous propose de relire un de ses discours sur l'exercice du pouvoir de cette union des gauches.

Léon Blum : « Je crois à l’efficacité de la volonté humaine »

Le 11 octobre 1936, Léon Blum est à Lens, ville du Pas-de-Calais au cœur d'un bassin houiller, pour une grande manifestation. Devant un auditoire essentiellement composé d'ouvriers mineurs, il prononce un discours dans lequel il défend l'action gouvernementale menée par le Front populaire. Il avait été investi président du Conseil le 4 juin, il y a 86 ans jour pour jour.

 

« Devant le péril couru par les institutions et par les libertés républicaines, s’est formé le rassemblement de toutes les forces démocratiques de ce pays.

Un programme commun, pour la première fois, a été élaboré entre tous les partis politiques et toutes les organisations, groupés dans le Rassemblement populaire. Une grande victoire électorale a été remportée, grâce à cette admirable discipline qui a été l’œuvre de tous les partis, mais qui a été surtout l’œuvre du peuple français lui-même. Un gouvernement s’est formé à l’image du Rassemblement populaire, à l’image de la majorité parlementaire qui en était issue. Le Parti socialiste a non seulement accepté, mais revendiqué la direction de ce gouvernement.

C’est aussi un peu en cette qualité que je me trouve donc ici aujourd’hui, et il n’y a pas de lieu, pas d’endroit qui puisse être mieux choisi que cette ville ou cette tribune, pas d’auditoire, qui puisse être mieux choisi qu’une telle assemblée, pour un compte rendu de mandat gouvernemental devant la classe ouvrière. 

Mes chers amis, on a beaucoup parlé de « l’expérience Blum ». Je ne sais pas précisément qui est l’auteur de cette expression. Je sais bien qu’elle a été souvent employée avec un peu d’ironie. Mais demandons-nous ensemble aujourd’hui ce qu’elle signifie, cette expérience à laquelle on a ainsi accolé mon nom, quels en sont les caractères et à quoi ils répondent.

« L’expérience du Front populaire, cela signifie d’abord l’activité dans la volonté réformatrice »

L’expérience que le Gouvernement de Front populaire a tentée depuis quatre mois signifie tout d’abord une accélération du rythme des réformes. Et voilà bien des années que nous avons soutenu, dans notre parti, que l’accélération des réformes, c’était, à bien des égards, un phénomène de caractère révolutionnaire. 
Nous en avons forcé la course, à tel point qu’ayant, dans notre déclaration ministérielle, énoncé une longue liste de mesures et annoncé aussi que toutes seraient votées avant que le Parlement se séparât, nous avons pu tenir exactement cet engagement, qui, au moment où nous le contractions, ne rencontrait guère, je vous l’assure, que des sceptiques. On nous disait : « Vraiment, vous allez faire cela ? En six semaines ? »… Oui, nous avons fait cela

[...]

L’expérience du Front populaire, cela signifie donc, d’abord, l’activité dans la volonté réformatrice. Cela signifie autre chose encore : cela signifie que les réformes que nous appliquons, les unes après les autres, comportent un renversement complet des méthodes qui avaient été employées, pendant la dernière législation, vis-à-vis de la crise économique.

Léon Blum en 1927 © Wikimedia Commons

Nous avons pris résolument et systématiquement le contre-pied de cette déflation que nous avions combattue, pendant la dernière campagne électorale et pendant la dernière législature. Toutes les mesures que nous avons prises, et toutes celles que nous prendrons encore, tendent à accroître la mesure des revenus consommables, à accroître la capacité d’achat général, et en particulier la capacité d’achat des salariés, qui, dans un pays comme le nôtre, représentent la majorité des consommateurs. Elles tendent, alors que la déflation dessèche, à ranimer l’économie nationale et à ressusciter les échanges et les transactions sur le plan de la vie internationale elle-même.

C’est tout cela l’expérience… l’expérience dont, par modestie, je ne veux pas rappeler une fois de plus le nom. Mais elle a encore une autre signification, et c’est peut-être celle sur laquelle je voudrais le plus insister devant vous : l’expérience gouvernementale actuelle a pour caractère distinctif, et, dans une large mesure, pour caractère essentiel, la collaboration constante du Gouvernement avec les masses populaires, et avec les organisations politiques et syndicales qui en sont l’expression directe.

« C’est devant les assemblées législatives que nous sommes responsables »

Chers amis, comprenez exactement mes paroles.

Nous vivons sous un régime constitutionnel qui s’appelle le régime représentatif, c’est-à-dire où des assemblées législatives sont les mandataires, les représentants de la souveraineté populaire. Comme nous sommes des serviteurs loyaux de la pensée républicaine, comme nous sommes des mandataires fidèles, nous agissons et nous gouvernons conformément à la constitution de notre pays.

C’est devant les assemblées législatives que nous sommes responsables, car ce sont elles qui incarnent dans notre constitution la souveraineté populaire. Nous continuerons à agir ainsi.

[...]

Il y a quelques semaines, au Sénat, j’ai revendiqué fièrement cette volonté de notre gouvernement tout entier de ne jamais rompre le contact avec les organisations ouvrières.

Ceci vous montre la gravité du problème posé par l’expérience gouvernementale actuelle. Ce n’est pas l’expérience d’un homme, ce n’est même pas l’expérience d’un gouvernement, ce n’est même pas l’expérience d’une majorité, c’est une expérience que la classe ouvrière fait elle-même. Et sa signification, vous voyez combien par là même elle prend d’importance et de grandeur.

« Je suis un optimiste invétéré, incurable, incorrigible »

L’épreuve à laquelle la classe ouvrière se soumet, elle-même, je le répète, dans les circonstances politiques actuelles, a pour objet de savoir jusqu’à quel point, dans quelle mesure, par les moyens légaux, par une action régulière, dans l’ordre, dans le calme, dans la tranquillité publique elle peut pénétrer de son esprit, et la société politique, et le régime social dans lequel nous vivons. 

[…]

Nous sommes un gouvernement de Front populaire. Nous sommes le premier Gouvernement auquel le Parti socialiste ait participé. Nous sommes le premier Gouvernement auquel le Parti communiste ait accordé un soutien que lui-même a tenu à qualifier de collaboration. Nous sommes le premier Gouvernement auquel les organisations légitimes de la classe ouvrière aient accordé un concours qui, lui aussi, a pris la forme d’une collaboration véritable. 

[…]

En tout cas, pour ma part, j’aborde avec optimisme cette seconde phase d’action gouvernementale qui va bientôt commencer. Je suis optimiste de ma nature. Je suis un optimiste invétéré, incurable, incorrigible. J’ai entendu tant de fois Jaurès répéter un mot de Guizot qu’il affectionnait : « Les pessimistes ne sont que des spectateurs. » Et, en ce moment, j’ai autre chose à faire, et un autre devoir à remplir, que de prendre ma place au spectacle.

Léon Blum lors du Congrès socialiste de 1932 © Wikimedia Commons

Je crois, pour ma part, avec une ardeur qui ne s’est jamais affaiblie et qui, je l’espère, ne s’affaiblira jamais, à tout ce qui a fait ma croyance et ma foi depuis que j’ai l’âge d’homme. Je crois à cet ensemble de vérités civiques, politiques, humaines, qui s’appellent les principes de la Révolution française, que la Révolution française a propagés dans le monde entier et qui s’expriment par un seul mot : le mot de démocratie.

Je crois à la paix. Je crois à l’efficacité de la volonté humaine pour persévérer dans la voie de la paix.

Je crois à cet idéal de justice sociale, que nous appelons, nous, le socialisme. Idéal qui, par notre volonté commune, par notre effort commun, se transporte et se transforme pour nous chaque jour dans le réel, et dont la réalisation complète, définitive, suppose d’abord l’unité prolétarienne et, ensuite, une union de plus en plus étroite du prolétariat avec les hommes, avec les partis, avec les catégories sociales quelles qu’elles soient, qui sentent l’iniquité du régime social actuel. 

Je crois à tout cela. Ma foi est plus ardente que jamais. Plus que jamais, je suis résolu, comme au temps de ma jeunesse, à me vouer tout entier à cet idéal qui est le vôtre. Camarades, citoyens, amis, je ne le trahirai jamais. »

 

Léon Blum, L'exercice du pouvoir : discours prononcés de mai 1936 à janvier 1937 (Gallimard, 1937)

04 juin 2022