Quotidienne

« L’argent est le nerf du tennis »

En 1910, le champion français de tennis Max Decugis critiquait les règles interdisant la rémunération des professionnels de la raquette. Alors que Roland-Garros débute ce dimanche, le 1 vous propose de relire cette tribune. 

« L’argent est le nerf du tennis »

Au début du siècle, les joueurs de tennis ne sont pas payés pour leurs participations aux tournois et ne reçoivent en général que le trophée final ou des objets symboliques. Mais avec la popularité croissante de ces compétitions, les coûts pour les joueurs augmentent alors que l'amateurisme reste exigé par les instances sportives.

Octuple champion de France et triple champion olympique, Max Decugis (1882-1978) est aussi le premier joueur français à avoir remporté le tournoi de Wimbledon en 1911, alors même que celui de Roland-Garros n'a pas encore été créé. Dans L'Excelsior, journal illustré quotidien paru entre 1910 et 1940, le tennisman s'indigne et appelle à la reconnaissance du caractère professionnel du sport de raquette et à l'instauration d'une forme de rémunération. Une tribune à (re)découvrir, à l'heure où le mariage de l'argent et du sport suscitent de vives critiques.

 

La question des prix en espèces et le lawn-tennis

M. Max Decugis déclare que la pratique du tennis est trop onéreuse pour n’être pas rétribuée.

On sait que presque tous les clubs français où le lawn-tennis [littéralement, « tennis sur gazon », synonyme ancien de tennis] est pratiqué sont affiliés à l’Union des sociétés françaises des sports athlétiques.

En conséquence, les joueurs de tennis sont soumis aux lois strictes de l’amateurisme, c’est-à- dire qu’ils ne doivent, en aucun cas, accepter des prix en espèces comme récompense de leurs efforts. Cet état de choses ne satisfait pas tout le monde et il est beaucoup de joueurs qui désireraient tirer de leurs succès un avantage plus certain que celui que leur représente l’objet commémoratif qui leur est, ordinairement et réglementairement, offert.

Il nous a semblé intéressant de publier sur ce sujet les opinions les plus autorisées, et c’est ainsi que nous avons tout d’abord demandé à M. Max Decugis, qui est un des meilleurs joueurs amateurs du monde, son opinion sur la question.

M. Decugis nous a écrit la réponse suivante, dont nous nous sommes fait un scrupule de respecter tous les termes.

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Je vous avouerai qu’avant d’oser aborder un tel sujet je me suis sagement muni d’une cuirasse, d’un parapluie et d’un paratonnerre.

N’allez pas croire que je plaide pour mon saint et que ce soit dans l’espoir de me faire des rentes à la sueur de ma raquette, mais simplement parce que c’est l’opinion de tous ceux qui connaissent le tennis et les frais qu’il entraîne. C’est un sport cher et qui n’est pas accessible à toutes les bourses. Avec des souliers à pointes, un maillot, une culotte et un gant de crin, on fait de la course à pied ; le tout ne coûte pas plus d’un louis, et, ainsi équipé, on peut courir à perdre haleine. Mais, pour le tennis, c’est autre chose. Si vous ne voulez pas avoir un filet à crevettes, il vous faudra acheter une raquette portant le nom d’un grand joueur, et vous la paierez entre 30 et 40 francs ; pour peu que vous jouiez quelques tournois, 3 raquettes par an vous suffisent à peine. Ajoutez à cela les chemises, pantalons, souliers, maillots, pardessus, presse-raquettes, et vous ne serez pas loin de 500 francs. Voilà pour l’équipement.

« ... tout cela pour gagner, si vous avez été heureux, un porte-cigarettes quand vous ne fumez pas, ou un nécessaire de brosses quand vous êtes chauve »

Si vous faites partie d’un cercle avec courts couverts, vous en avez pour 250 francs par an, sans compter les rafraîchissements obligatoires après chaque partie. Si vous jouez un tournoi, le déplacement dure au moins huit jours. Comptez les frais de chemins de fer aller et retour, plus un louis par jour, au minimum, de frais de séjour et au moins 50 francs de droits d’entrée et pourboires, et tout cela pour gagner, si vous avez été heureux, un porte-cigarettes quand vous ne fumez pas, ou un nécessaire de brosses quand vous êtes chauve : c’est vraiment donné !

Et, malheureusement, l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques, qui a certainement rendu de très grands services autour d’elle, a eu le tort de confondre le tennis avec d’autres sports moins onéreux et surtout de le faire régir par des pontifes qui ne le connaissaient pas. Voilà d’où vient le mal, et, actuellement, la commission centrale, habilement menée par son actif président, réagit de toute sa force pour aider au développement de ce sport, beau et fin entre tous.

Le système des bons n’est pas mauvais

Jusqu’ici, on n’a jamais donné de prix en espèces, car les règlements de l’amateurisme s’y opposent : on a donné des objets d’art et des bons. Quand on gagne un objet d’art, comme je l’ai dit précédemment, on tombe toujours sur quelque chose d’inutile, de laid, et qui n’a pas la valeur du prix annoncé, tandis qu’avec les bons, on peut acheter ce qu’on veut, et l’objet qu’on choisit vous fait plaisir. Ce n’est pas encore le prix en espèces, mais cela s’en rapproche. Si nous comparons maintenant les succès des tournois qui donnent des objets d’art et de ceux qui donnent des bons, c’est le jour et la nuit.

Les inutiles objets d’art

Pour devenir très fort au tennis, il faut jouer souvent, faire beaucoup de déplacements, de façon à rencontrer sans cesse des joueurs plus forts que soi ; mais cela coûte cher. Rien d’étonnant, donc, à ce que les fines raquettes recherchent plutôt les tournois qui annoncent de beaux prix, et surtout des bons. Car c’est bien joli de gagner des porte-cigarettes, des coupes, des cafetières, des services à café, etc..., mais, quand on en a par douzaines chez soi, sans être professionnel, on aimerait mieux autre chose. Et voilà pourquoi les tournois de la Riviera et du Tennis Club de Paris, à Pâques, sont les seuls à avoir eu les grandes raquettes étrangères.

« Pour devenir très fort au tennis, il faut jouer souvent, mais cela coûte cher »

Les prix en espèces, pour le tennis, n’auraient pas les inconvénients qu’ils ont dans les autres sports, et les écumeurs n’y trouveraient pas leur vie. Peu de villes, en effet, peuvent subvenir aux frais d’un beau tournoi, car, par la multiplicité des épreuves, le total des prix monte vite, même en restant dans une honnête moyenne. Les quelques centaines de francs que le champion du tournoi pourrait gagner seraient bien vite absorbées par les frais de voyage et de séjour, droits d’entrée, raquette abîmée, etc... Si, après tout cela, il lui restait encore quelque chose, je ne crois pas qu’il irait bien loin ! Et dire que l’USFSA l’accuserait d’en faire son métier ! En fait de métier, je crois que ce n’est pas encore celui-là que je choisirais.

Max Decugis en 1913 © Agence Rol - Wikimedia Commons

Il ne faut pas croire aussi que ce seraient toujours les mêmes qui gagneraient, car, dans toutes les épreuves, il y a des seconds et troisièmes prix, et, grâce au tirage au sort, chacun peut espérer arriver aux semi-finales. Rien que cela suffirait à décider les hésitants qui risqueraient de gagner le remboursement de leurs frais de déplacement, pour passer une semaine à faire de bonnes parties amusantes.

Le système des prix en espèces est le meilleur

Alors, avec ce système des objets d’art, on arrive à tomber d’un excès dans l’autre. Pour qu’un tournoi ait du succès, il faut des vedettes, et, comme ces vedettes voyagent beaucoup, cela finirait par leur coûter très cher à la fin de l’année ; les organisateurs n’hésitent pas et proposent des frais de déplacement. Comme cela, tout le monde est content, et ce sont les joueurs moyens, pauvres satellites, qui paient les frais. Ne serait-il pas plus juste et plus sportif de donner à toutes les épreuves des prix suffisants pour que les jeunes, les inconnus, et j’ajouterai même les peu fortunés, puissent prendre part à des tournois qui, autrement, leur seraient fermés ? Les organisateurs et la masse des joueurs y gagneraient.

Et, maintenant, les joueurs, qui ont goûté aux bons n’avaleront plus d’objets d’art. Si on resserre le règlement et qu’on en revienne à ce système préhistorique, l’émulation diminuera et les luttes n’auront plus aucun intérêt ; on saura d’avance ce qu’on doit gagner, et, si l’objet ne vous plaît pas, on se laissera battre sans lutte. C’est triste à dire, mais il faudrait peu connaître l’humanité pour soutenir le contraire.

Les grandes raquettes continueront à se faire héberger pendant les tournois, et les autres se dégoûteront peu à peu de se déranger pour si peu.

Pourquoi diable ne nous assimile-t-on pas aux officiers, aux gentlemen-riders, aux tireurs aux pigeons, aux yachtmen ; ce sont tous des gens très convenables qu’on rencontre encore dans les salons, et qui ne sont pas déshonorés pour avoir touché des prix en espèces !

Max Decugis.

P.-S. – J’apprends que la Fédération française du patinage à roulettes, qui vient de conclure un traité d’entente avec l’USFSA., permet à ses membres de concourir avec des professionnels pour des prix en espèces, et que les sommes qu’ils gagneront seront remises à un officiel de la Fédération, qui leur achètera un objet d’art d’égale valeur.

M. D.

L’Excelsior, 24 décembre 1910

21 mai 2022