Extrait

Un espace de reconnaissance intellectuelle

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Ce texte est une suite d’extraits de son livre L’Urgence culturelle, à paraître le 6 avril chez Grasset.

J’ai longtemps été indifférent à cette question de la francophonie. Pour beaucoup de Français nés après la guerre, elle n’était pas un sujet. J’étais habitué chez moi à entendre parler russe entre ma mère et ses tantes, toutes originaires de Russie. Cette langue m’était étrangère, mais c’était aussi celle de la maison, une langue maternelle au sens propre du mot, alors que le français était la langue de l’école, celle de ma famille paternelle, de ma grand-mère qui m’emmenait à la Comédie-Française tous les mois entendre le répertoire classique de mon pays.

Il me paraissait naturel que tout le monde parle français et que les pays colonisés parlent notre langue, même si chez moi il pouvait en être autrement. Les enfants de ma génération étaient élevés dans l’idée que le français avait été – était toujours – la langue internationale principale, celle de la diplomatie et de la culture. L’anglais était la langue des affaires et aussi des sciences, pour certaines. Un idiome qu’il fallait connaître pour le commerce et l’industrie et parce que l’Amérique s’imposait dans le monde. 

 

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Le français s’est installé au cours des siècles comme une langue universelle. 

« Quand l’Europe parlait français », écrit joliment Marc Fumaroli. Sans remonter au xviiie siècle, la langue est devenue à la fois le déterminant d’un espace de reconnaissance intellectuelle, le signe distinctif d’élites qui choisissaient le français pour s’exprimer, une langue diplomatique définissant l’une des grandes aires linguistiques du monde, et qui peut s’imposer comme troisième langue après l’anglais et la langue nationale de chacun. Dans la période des années 1960 et 1970, il y eut un grand laisser-aller sur la langue. Comme si la perte de l’empire, la montée en puissance de l’Amérique et l’abandon du français comme langue militaire (l’arme atomique a marqué un tournant dans le choix du langage militaire, jusque-là très français) modifiaient la donne linguistique mondiale. Valéry Giscard d’Estaing, après le lettré Pompidou, s’exprima publiquement en anglais le jour de son élection. Ce fut un choc. Cela a marqué un tournant. De Gaulle était bien mort. Les chefs d’entreprise, les banquiers, depuis longtemps, beaucoup d’universitaires, de scientifiques se sont mis à s’exprimer en anglais. Le chic et l’avenir étaient à l’anglomanie linguistique.

 

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Après la guerre de 1914, s’exprimer en français cesse d’être naturel : le traité de Versailles fut le premier à ne pas être écrit qu’en français. 

Je fus saisi par la nécessité de lutter pour le maintien de la langue française lors du séjour que je fis en Égypte, comme conseiller culturel à l’ambassade de France, en 1980. La présence américaine, la toute-puissance de l’outil télévisuel incarné alors par Dallas, série culte regardée dans tous les milieux égyptiens, me firent prendre conscience que malgré nos archéologues de l’IFAO [Institut français d’archéologie orientale], ou nos conférenciers du Centre culturel français, nous faisions face à l’affirmation brutale de l’américain. Il était clair que les jeunes avaient choisi l’anglais. Cela fut un choc et je suis depuis lors militant de la langue française.

 

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Hors de nos frontières, je croise des francophones qui manient l’imparfait du subjonctif aussi bien que l’anglais des affaires. Et leur question est sans appel : « Pourquoi, vous Français, donnez-vous constamment l’impression de ne pas croire en votre langue ? » 

Hubert Védrine, dans un rapport remis au président de la République en 2007 sur la place de la France dans la mondialisation, a parfaitement résumé la situation : « L’indifférence des élites françaises au sort du français et de la francophonie – mis à part des spécialistes – est un scandale et une absurdité. Manifestation sans doute d’une sorte de déprime nationale et de faux modernisme, se préoccuper du français leur paraît une obsession de vieilles branches, le comble étant atteint dans les milieux économiques globalisés où le snobisme, en plus de l’efficacité pratique, s’en mêle. Ni les Espagnols, ni les Russes, ni les Arabes, ni les Libanais, ni les Allemands, entre autres, ne sont aussi désinvoltes avec leur propre langue. Si l’américain était sérieusement menacé, les États-Unis n’hésiteraient pas à adapter les lois Tasca/Toubon. La France est le seul pays qui a la chance de disposer d’une langue de culture et de communication et qui s’en désintéresse, sauf institutionnellement. »

On ne saurait mieux dire.

Si, Tristan Tzara disait mieux : « La pensée se fait dans la bouche. » 

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