Reportage

Le grand barnum américain

New York. And the winner is… Les Américains adorent le show, même quand la fin du spectacle est connue d’avance. Tous les quatre ans, le processus des élections primaires, par lequel les deux grands partis du pays, les rouges de l’Éléphant (les républicains) et les bleus de l’Âne (les démocrates), désignent leur candidat à l’élection présidentielle, revient sur le devant de la scène, spectacle proposé aux masses à grande aide de débats télévisés entre les candidats qui tiennent plus de la joute où chacun dit ce qu’il veut que du débat réel. Un spectacle qui génère aussi son propre marché, avec débats en prime time, donc recettes publicitaires (publicités des candidats et publicités des entreprises). On croyait avoir tout vu quant au nombre infini de ces débats en 2012 chez les républicains. Mais la version 2016, de ce côté de l’échiquier, a encore battu tous les records. 

Les primaires participent ainsi au renchérissement des coûts de campagne aux États-Unis, qui atteignent chaque fois des sommets plus vertigineux, surtout depuis que la Cour suprême des États-Unis, en janvier 2010, a statué que le financement politique était assimilable à la liberté d’expression et ne souffrait quasi aucune limitation. Désormais, ces élections primaires durent plus d’une année, entre la précampagne, où se multiplient les débats, et les votes eux-mêmes, qui se déroulent de février à juin. 

Le processus vise à désigner les délégués que la base du parti, dans chaque État, enverra à sa convention, au cours de laquelle sera officiellement choisi le candidat à l’élection. Mais tous les participants n’auront pas été élus. Car chacun des deux partis désigne d’office une part des délégués, là encore par État, qui sont des édiles détenteurs (ou ex-détenteurs) de positions électives ou partisanes, des présidents de section du parti ou des élus locaux, par exemple. Ceux-là sont dits « superdélégués ». Chaque parti fait sa tambouille. De sorte que la répartition à la convention entre délégués élus et ceux désignés peut légèrement varier d’un État à l’autre. Autre variable, le corps électoral participant à une primaire n’est pas uniforme : dans tel État, seuls votent les membres du parti ; ailleurs, ce sont ses membres plus les « indépendants » (non affiliés à un parti) ; ailleurs encore, le vote de chaque parti est « ouvert » à tous. Aucun électeur ne peut cependant participer au scrutin pour les deux partis. Mais, quel que soit le système retenu, ce sont « globalement » les électeurs qui, en fin de compte, ont désigné le candidat. 

Cela étant, tous les Américains ne participent pas à des élections primaires au sens strict. Dans une douzaine d’États, le vote secret est remplacé par un « -caucus » (cette année, 11 côté démocrates et 10 côté républicains). Il s’agit d’une série de réunions publiques où des représentants des candidats débattent ou exposent le point de vue de leur champion avant que les participants ne votent, soit à main levée, soit dans des urnes. Les risques de manipulation y sont plus importants et les contestations plus fréquentes. Aux primaires démocrates de 2008, le camp d’Hillary Clinton tenta un court moment d’accuser celui d’Obama d’avoir volé la victoire dans le très important État du Texas, en faisant voter ses électeurs plusieurs fois, d’un caucus à l’autre, avant de renoncer à poursuivre sur ce terrain. 

Il faut remonter quarante ans en arrière pour que la désignation du candidat du parti soit réellement déterminée par la convention. Depuis, chez les démocrates comme chez les républicains, le vainqueur est connu deux et parfois même quatre mois avant sa tenue. Cette grand-messe fait office d’intronisation de l’impétrant, dont chaque détail a été préparé d’avance jusqu’au discours d’« acceptation », et aussi de lancement du rush final, puisque les deux conventions se tiennent en général trois à quatre mois avant le scrutin présidentiel. 

On l’aura compris, le processus des primaires est extrêmement varié selon les États. Il ne saurait en être autrement aux États-Unis, où le poids historique du fédéralisme imprègne toute la vie politique. Un seul exemple : le Sénat, la plus influente des deux Chambres, y est composé de 100 membres, soit deux par État. De sorte que les sept États les moins peuplés (Wyoming, les deux Dakotas, l’Alaska, etc.) représentant à peine 5,5 millions d’habitants, disposent d’autant de sénateurs que les sept plus peuplés (la Californie, le Texas, New York, etc.) qui en ont 145 millions… Autant dire que la prime aux petits États – souvent aussi les moins urbanisés – est manifeste. De fait, les deux États qui ouvrent traditionnellement le bal des primaires, imprimant au moins la tonalité initiale de la course dans les deux partis, sont l’Iowa et le New Hampshire, classés respectivement 30e et 42e par la taille de leur population parmi les 50 États.

Historiquement, ce système de primaires, engagé en Oregon en 1910, n’a commencé à se développer qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale. Mais, après des vicissitudes, le processus de sélection du candidat d’un parti à la présidentielle tel qu’on le connaît désormais ne s’est réellement imposé que dans les années 1970. Cependant, depuis les années 2000, ce modèle est de plus en plus critiqué. D’abord, on l’a vu, parce qu’il participe à l’accroissement exponentiel du coût des campagnes présidentielles, et que le rôle de l’argent et des lobbies dans la politique, véritable cancer de la démocratie américaine, est de plus en plus controversé. Ensuite parce que ces dernières années, il constitue une prime à l’extrémisme, offrant aux franges les plus déterminées et radicales de l’opinion une occasion unique -d’imposer leur ordre du jour. Le phénomène est apparu de manière patente du côté républicain dès 2008 ; il s’est renforcé en 2012 et cette année paraît dépasser toute mesure. 

L’explication est simple : dans un pays où la participation au scrutin présidentiel a oscillé dans la période récente entre 51 et 62 % (score maximum, en 2008, proche du record de 1960 à l’ère moderne), la participation aux primaires ne réunit que 15 à 20 % de l’électorat. Dès lors, le poids des plus mobilisés est survalorisé. Il s’agit, chez les républicains, de leur frange la plus droitière, qui chaque fois impose ses choix. Cela fut vrai en 2008 lorsqu’elle plomba la candidature de John McCain en lui accolant une ultraconservatrice ignare, Sarah Palin, qui eut un énorme effet repoussoir sur le centre de l’électorat. Cela s’avéra de nouveau en 2012 lorsque cette frange a amené le républicain Mitt Romney, un conservateur médian, à annoncer son adhésion aux choix politiques les plus droitiers, de l’hostilité à l’immigration au rejet du droit à l’avortement, contribuant là encore à l’empêcher de gagner le centre de l’échiquier, ces « indépendants » souvent conservateurs dans les domaines économique et fiscal, mais plus ouverts sur le plan sociétal. Cette année, Donald Trump, Ted Cruz et consorts, en focalisant leurs campagnes sur le rejet radical des immigrés, en des termes d’une rare violence – « des criminels et des violeurs », a dit Trump à propos des Hispaniques –, ont une fois de plus amené tous leurs concurrents à la primaire républicaine, y compris les moins hostiles aux immigrants tels Jeb Bush ou Chris Christie, à coller à leur point de vue.

Une dérive que l’un des sénateurs républicains les plus influents, -Lindsey -Graham, a estimé constituer « une spirale démographique mortelle ». Explication de texte : en imposant au candidat républicain à l’élection présidentielle, quel qu’il soit in fine, une ligne politique clairement réactionnaire, la frange la plus xénophobe du parti le coupe des minorités ethno-raciales – les Hispaniques, les Afro-Américains, les Asiatiques, etc. – dont le poids électoral, en augmentation constante, se reporte dès lors mécaniquement vers les démocrates.

Ted Cruz et Donald Trump, les deux candidats les plus outrancièrement à droite, ont ainsi été placés en tête à l’issue des deux premières primaires républicaines. Le premier est un idéologue évangéliste ultraconservateur, le second un bateleur multimilliardaire. L’un comme l’autre flattent les propensions les plus grégaires et xénophobes d’une frange importante des classes moyennes blanches paupérisées. Leur succès en Iowa et au New Hampshire fait de cette primaire la recette assurée de l’échec final du camp républicain. 

Notons enfin qu’il est extrêmement rare qu’un président qui se représente passe par ce processus pour obtenir la confirmation de son parti. Les primaires sont alors formelles, le président ne faisant pas même campagne. Ce fut le cas pour Barack Obama avant sa réélection en 2012, comme cela l’avait été pour ses prédécesseurs, le démocrate Bill Clinton (élu en 1992, réélu en 1996) et les républicains Ronald Reagan (1980 et 1984) et George W. Bush (2000 et 2004). Mais il est cependant advenu, à trois reprises, qu’un président en exercice soit amené à accepter la tenue d’une réelle primaire, lorsque sa réélection ne semblait pas garantie aux yeux de son propre camp. Ces cas présentent d’ailleurs une logique systématique propre à éclairer l’impact politique des primaires françaises. Le premier fut le républicain Gerald Ford. Vice-président devenu président après la démission du président en place, Richard Nixon, suite au scandale du Watergate, Ford vit se lever contre lui Ronald Reagan en 1976. Quatre ans plus tard, le démocrate Jimmy Carter fut contesté par la figure imposante de Ted Kennedy. Enfin, la reconduction de George Bush père, qui avait été élu en 1988, fut contestée par Pat Buchanan, un républicain nationaliste et protectionniste, ancien conseiller de Nixon et Reagan.

La leçon, à chaque fois, fut identique. Bénéficiant de l’avantage que confère la posture présidentielle, les trois présidents en activité emportèrent les élections primaires dans leur camp. Mais, affaiblis par cette contestation interne, tous trois furent ensuite battus par leur adversaire à l’élection présidentielle. 

Retrouvez les articles d'Hélène Combes et Paolo Modugno sur les primaires en Amérique Latine et en Italie.

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Le chiffre de Jean ViardAux urnes, citoyens !Jean Viard