La voix du poète

Ils ne savent pas qu’ils ne vont plus revoir...

de Georges Schehadé (1905-1989)

Album des proscrits : Victor Hugo à Jersey, photographie d’Auguste Vacquerie prises entre 1852 et 1853
© RMN-Grand Palais (domaine de Compiègne) / image Compiègne
Album des proscrits : Victor Hugo à Jersey, photographie d’Auguste Vacquerie prises entre 1852 et 1853
© RMN-Grand Palais (domaine de Compiègne) / image Compiègne

À Charles Lucet.

Ils ne savent pas qu’ils ne vont plus revoir
Les vergers d’exil et les plages familières
Les étoiles qui voyagent avec des jambes de sel
Quand la nuit est triste de plusieurs beautés

Ils oublient qu’ils ne vont plus entendre
Le vent de la grille et le chien des images
L’eau qui dort sur la couleur des pierres
La nuit avec des violons de pluie

Tant de magie pour rien
Si ce n’était ce souvenir d’un autre monde
Avec des oiseaux de chair dans la prairie
Avec des montagnes comme des granges
Ô mon enfance ô ma folie

 

Les Poésies © Éditions Gallimard, 1952

 

En poésie, la beauté peut être une arme ou une caresse, une convulsion ou un regret qui attendrit. Georges Schehadé, lui, pour exiler ses images, « donne une ombre à chaque enfant du soir ». Une manière de placer son art sur l’autel d’une douce mélancolie. Car notre existence réelle toujours se distingue de notre enfance rêvée, et notre langue jamais ne vainc la distance qui la sépare du monde. Elle n’en est pas pour autant une parole des songes : au troisième vers ci-dessus, le scintillement des étoiles fait naître la pointe du sel sur la langue et les astres filants, une traîne blanche. Né d’une famille libanaise francophone dans une Alexandrie cosmopolite, Georges Schehadé passera sa vie entre Beyrouth et Paris. L’exil sera l’un des thèmes fondamentaux de sa courte œuvre poétique, d’une extrême cohérence, que complètent des pièces d’un théâtre moderniste où l’humour a sa part. Dédié à un diplomate, le poème que nous reproduisons a paru en 1948 dans Poésies II. Ses deux premières strophes se déroulent sur un rythme identique : après « ils ne savent pas qu’ils ne vont plus revoir » et « ils oublient qu’ils ne vont plus entendre », les deuxièmes vers sont binaires, les troisièmes associent un élément à une relative, avant que la nuit ne diffuse sa tristesse. La dernière strophe évoque enfin un bonheur idéal, remémoré à la première personne. Un rêve sans doute, mais que ne partagent peut-être pas les migrants de Calais, qui ont fui leur terre natale. Souhaitons-leur, avec le poète, moins d’épines du froid, et une eau douce, même sur la mer.

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