Point de vue

Ci-gît la France

Une fois passé Boulogne et le cap Gris-Nez, les premières silhouettes apparaissent. Des ombres marchent sur le bord de l’autoroute, les unes derrière les autres, par petits groupes. Entre chien et loup. Ils sont jeunes, ne parlent pas, avancent en file indienne vers des aires d’autoroute ou des points de rendez-vous tenus secrets. Ils laissent filer les voitures à leur côté, concentrés tous sur le même rêve : l’Angleterre. 

Sur l’autoroute qui mène à Calais, plus loin, il y a ce panneau avec ce nom, soudain, qui nous frappe comme une gifle : Sangatte. Sangatte pour dire le temps passé, le temps perdu, l’aveu d’impuissance. Sangatte pour nous rappeler qu’en 1999, déjà, ici, sur ces mêmes terres du Nord, le gouvernement Jospin avait ouvert un camp de la Croix-Rouge pour deux cents réfugiés. Et qu’ici, déjà, ce camp n’avait pas suffi, n’avait pas cessé de croître, jusqu’à exploser littéralement lorsqu’il atteignit 1 500 personnes. Sangatte que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait fini par fermer en expliquant que le problème, ainsi, serait réglé. 

Sur l’autoroute qui mène à Calais, enfin, au niveau de Fréthun, apparaissent les premières barrières. Autour du tunnel sous la Manche, c’est un camp retranché : double grillage, chemin de ronde, caméras. Terrains inondés. Des kilomètres de grilles qui font de l’entrée dans Calais, une expérience étrange comme si la ville entière était plongée dans un univers carcéral. Le port, l’Eurotunnel, la nationale 216, toutes ces zones sont grillagées, gardées, surveillées. -L’environnement qui entoure Calais s’est transformé. Le paysage, ici, porte en lui quelque chose de policier. 

 

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Les silhouettes aperçues sur le bord de la route vivent loin des yeux du monde, dans ce qu’on appelle les « jungles ». Pendant longtemps, il y en a eu plusieurs à Calais, dans le centre-ville et en périphérie. Puis, en septembre 2015, les autorités ont décidé que tous ces camps devaient être démantelés et regroupés en un seul et même endroit, plus éloigné du centre-ville. Aujourd’hui, la jungle se situe sur un vaste rectangle au nord-est de la ville, après la zone portuaire, entre le chemin des dunes et la nationale 216. Le centre Jules-Ferry, siège de l’association La Vie active, en est le cœur. C’est ici qu’on vient chercher un repas, un café. C’est ici que les femmes ont été accueillies dans un camp séparé. C’est ici qu’on vient prendre des nouvelles aussi. Car l’agitation est grande en ces jours de janvier 2016 et les rumeurs courent dans la lande… Quelques jours plus tôt, les autorités ont imposé un démantèlement de toute une partie de la jungle. Les pelleteuses ont dégagé une longue bande de cent mètres de profondeur. La préfecture évoque la nécessité d’éloigner le camp des abords de l’autoroute et de créer une zone tampon qui facilitera la surveillance de la jungle. Là où il y avait des tentes, des baraques en bois, il n’y a plus que de hautes dunes de sable dans lesquelles on distingue encore des affaires, des planches de bois… Depuis ce démantèlement, la jungle est cerclée d’un haut mur de sable qui l’isole et la cache aux regards. Violence du dispositif qui repousse encore ceux qui, déjà, n’étaient plus de nulle part. En ce début d’année, une autre révolution agite le camp : depuis quelque temps, des containers blancs sont apparus. Ce sont les nouvelles structures pour abriter les réfugiés. Il y a, pour l’instant, 1 500 places. Le processus d’installation a commencé mais il est lent. Les migrants ne veulent pas tous abandonner leurs tentes, leurs petites baraques. Ils ont peur que la réinstallation soit accompagnée de nouvelles règles, d’un contrôle plus serré des allées et venues. Le directeur de l’association La Vie active, Stéphane Duval, qui supervise le processus de déménagement, s’en défend et martèle avec conviction, qu’il n’en est rien. Les containers, pour lui, n’ont qu’un but : offrir de meilleures conditions de vie aux réfugiés. Mais il est probable que, pour les autorités, le démantèlement de la zone tampon était aussi une façon de hâter le processus d’installation dans les containers. Quitte à abandonner sa tente, autant aller dans les nouvelles structures... La vie de la jungle est faite de cela : une tension permanente, quotidienne, entre le sécuritaire et l’humanitaire, entre rumeurs et réalité, entre craintes et espoirs. 

Je parcours les sentiers de sable et le monde me semble bien loin. Nous sommes ailleurs. La jungle de Calais, une sorte de Babel de la misère, un township échoué sur les dunes, saisissant par sa taille, par la diversité des nationalités qui s’y côtoient. Dans la plupart des camps de réfugiés du monde, il règne une forte homogénéité. On y est de même nationalité, on y parle la même langue, on vient de la même région sinistrée. Ici, non. Calais est le point d’aboutissement de routes différentes. Érythréens, Irakiens, Afghans, Soudanais, Égyptiens, Iraniens, tous se mêlent à Calais. La seule unité, c’est le rêve d’Angleterre. Mais Calais est une impasse, un cul-de-sac. Il est devenu de plus en plus difficile de passer. C’est la grande différence avec Lampedusa ou Lesbos. Calais est la fin du voyage. On ne passe plus. Les réfugiés qui sont dans la jungle le découvrent trop tard : ils ont fait des milliers de kilomètres pour arriver là, sur ces côtes françaises qu’ils ne parviendront pas à quitter. Par jour de grand vent, on aperçoit à l’horizon les falaises blanches de Douvres, mais ces trente-quatre derniers kilomètres resteront pour la plupart d’entre eux infranchissables. D’ailleurs, les prix imposés par les passeurs ont flambé. Et ceux qui survivent dans la jungle depuis des mois, s’usant les nerfs contre le vent et l’hiver, ne sont plus en mesure de réunir de telles sommes d’argent. Calais est une défaite. Pour ceux qui y échouent et pour nous qui ne savons que faire. 

 

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Plus au nord, sur la route qui mène à Dunkerque, un autre site est en train de devenir le visage de cette misère abandonnée : Grande-Synthe. Il n’y a pas de mots pour parler de Grande-Synthe. Il y a quelques mois, deux cents réfugiés s’étaient installés sur ce terrain bloqué entre une zone pavillonnaire et un stade. Aujourd’hui ils sont environ 2 000. En voulant accéder au camp, on dépasse un magasin Decathlon, un Jardiland. On pourrait être partout en France. Et puis, on découvre l’entrée, gardée par des CRS en faction, et on plonge dans un autre monde. À vingt mètres à peine des pavillons que l’on a laissés derrière soi, c’est l’enfer. Ce n’est ni tout à fait un camp, ni un bidonville. C’est un terrain vague de misère sur lequel ont été plantées des tentes. 

Je n’aurais jamais pensé voir cela en France. J’ai vu les camps de déplacés de Port-au-Prince où les gens vivent dans des baraques insalubres, au milieu des ordures. J’ai vu les camps de réfugiés syriens au Kurdistan irakien, entre Mossoul et Erbil où les hommes ont dans les yeux la tristesse des vaincus. Mais je ne pensais pas voir pareille débâcle en France. Ce sont des Kurdes irakiens pour la plupart qui survivent ici. Mais il y a aussi des Iraniens, des Vietnamiens. Pauvres tentes agglutinées face au froid mordant du Nord. Amas d’ordures, de plastiques, sol jonché de détritus, de vêtements englués dans la boue, de chaussures dépareillées. Amas de pauvreté, de saleté, de traces de vie. Tentes déchirées par le vent. La misère démunie, nue, grelottante. J’ai vu Grande-Synthe, et je sais maintenant qu’il pleut en Enfer. La boue est partout. Le sol est jonché d’ordures. Sacs de pommes de terre renversés, habits, déchets, rats morts. Tout se chevauche dans un chaos désespérant. Les réfugiés ont froid. Ils se chauffent avec du bois, coupent les branches des arbres les plus proches. Heureux ceux qui ont réussi à trouver des outils. Heureux ceux qui s’improvisent un brasero avec de vieilles planches. 

Tout est misère à Grande-Synthe. Il y a des enfants qui jouent dans la boue. Des jeunes hommes qui se serrent autour d’un feu chétif. Un drapeau kurde flotte à côté d’un drapeau français. Les plus forts s’activent : replantent sans cesse les poteaux que le vent arrache, aménagent une baraque en bois, surélèvent leur tente sur des monticules de terre pour éviter l’inondation. Les plus résignés restent immobiles et taiseux, écoutant sur leur téléphone une chanson qui les ramène au pays d’autrefois, ou pensant simplement à ce long trajet qui les a menés jusqu’ici, dans cette Europe qu’ils avaient fantasmée mais qui ne leur offre rien d’autre qu’un terrain vague et la morsure du froid. 

 

***

 

Alors oui, je le dis en contemplant ces pauvres baraques, en contemplant ces hommes et ces femmes qui sortent de leur tente le dos voûté, pour constater qu’il pleut encore et qu’ils sont prisonniers du vent : ci-gît la France. 

Ci-gît la France à Calais, devant l’église construite par des Érythréens ou dans la boue glacée d’un jour de pluie à Grande-Synthe. Ci-gît la France, le long des nouvelles barrières qui protègent la nationale 216 ou l’accès au tunnel sous la Manche, et qui donnent à la ville des airs de forteresse imprimant sur les habitants une image d’eux-mêmes, de leur ville, de leur région qui est celle de la dureté. 

Ci-gît la France qui ne fait montre d’aucune solidarité envers ces villes ou ces communes sur lesquelles pèse un poids considérable. Et je ne parle pas seulement de l’État français – cela fait vingt ans qu’il aurait dû réfléchir, anticiper, et bâtir une réponse digne autour de la notion d’accueil – mais bel et bien de la France, c’est-à-dire de nous, citoyens qui vivons à Bordeaux, Paris, Dijon ou Toulon et qui nous sentons si peu mobilisés par cette réalité puisque nous ne l’avons pas sous les yeux. Ci-gît la France, de s’être oubliée elle-même. Par confort. Par faiblesse. Parce qu’il est plus facile de ruser avec ses valeurs que de les assumer. La République a laissé tomber un peu d’elle-même dans la boue de Calais. 

Ci-gît l’Europe qui se disloque, montre un triste visage d’égoïsme. L’Europe n’est qu’un rêve inutile si, à chaque difficulté qui surgit, chacun se cache derrière sa souveraineté. Que voulons-nous avoir en commun ? La prospérité ? Et seulement elle ?… Je ne serai plus européen demain si l’Europe ne trouve pas face à la crise des migrants une solution humaniste, éclairée. À l’heure actuelle, le visage qu’elle montre me fait honte. Il est laid comme les ratonnades à Stockholm, scandaleux comme le vote danois sur la confiscation des biens des migrants. La Hongrie renoue avec le pire du populisme. La France est peureuse et l’Europe tout entière prend des airs de fossoyeur.

Ne nous y trompons pas : ce qu’on enterre, ce n’est pas le problème des migrants, c’est la passion européenne. Ci-gît l’Europe, oui, si elle a plus de peurs que d’Esprit. 

 

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Au petit cimetière de l’avenue Pierre-de-Coubertin, à Calais, il y a une partie aménagée en cimetière militaire. Une longue succession de tombes pour les soldats belges morts en 1914-1918. Et plus loin, les sépultures des soldats français tombés pendant les deux guerres mondiales. Des monuments pour les civils aussi, morts pour la France : les Calaisiens tués sous les bombardements. Souvenir d’un temps où l’Europe saignait de ses frontières. Souvenir d’un temps obscur de peurs et de déchirements, d’où était née la certitude pour toute une génération que seule l’Europe pouvait nous mettre à l’abri de nos propres mâchoires. 

Dans une autre partie du cimetière, au milieu d’une zone un peu dégagée où des flaques de boue se sont installées, il y a les tombes des réfugiés. Ils avaient une vingtaine d’années eux aussi. Ils ne sont pas morts pour la France, ils sont morts pour l’Angleterre. Ils sont morts pour leur rêve imprudent, pour leur malchance de jeunes gens trop farouches. Il ne reste d’eux qu’un nom écrit sur une planche de bois et un tumulus de terre retournée. Des dates parfois, pas toujours. Ils sont là, dans cette terre qui n’a pas voulu d’eux, dans le froid du Nord qui les a fait si souvent grelotter. Le vent souffle sur leurs tombes comme il soufflait sur leurs tentes. Je les contemple avec tristesse et je veux croire alors à cette phrase prononcée par Stéphane Duval lors de notre entretien : « Quelque chose commence ici. À Calais. » Et s’il disait vrai ? Si, malgré la honte et la colère qui m’étreignent, ce que je contemplais était aussi le début de quelque chose ? Et si une mobilisation civique était en train de naître à Calais ? 

Des citoyens agissent, opèrent, se dépensent sans cesse. Il faut voir le formidable ballet d’associations qui entrent et sortent en permanence dans le camp de Grande-Synthe. Ces hommes et ces femmes viennent de Belgique, des Pays-Bas, d’Angleterre. Ils distribuent du bois, des vêtements, de la nourriture. Les associations calaisiennes sauvent l’honneur. L’Auberge des migrants, Salam, La Vie active. Tous se battent au quotidien sur le terrain et ils le font avec passion. Sans eux, la situation aurait déjà explosé depuis longtemps. Que Calais ne soit pas qu’un tombeau. 

Il y a chez ces hommes et ces femmes une énergie combative, un désir de ne pas laisser mourir la notion de fraternité qui nous réchauffe. Il y a chez eux une énergie de la révolte. Calais n’a pas qu’un visage de peur et de repli. Il y a, dans ces terres du Nord, un catholicisme profond qui ne peut pas oublier la générosité, un vieux socialisme qui ne veut pas renoncer à la fraternité. Les Calaisiens se sentent seuls, abandonnés de tous, et ils ont raison, mais ils sentent aussi que la façon dont ils agissent face à cet enjeu fondamental fera date. Ils savent mieux que nous que le scandale n’est pas dans telle ou telle manifestation. Ils savent mieux que nous que parler de « chienlit » est une pirouette nauséeuse. Le seul véritable scandale, c’est celui de Grande-Synthe et des jungles. Le seul véritable scandale, c’est celui de la désunion européenne et de l’absence de solidarité entre les pays membres. 

Quelque chose commence ici, oui, et honte à nous si nous laissons Calais au populisme, au désir de forteresse et à la ratonnade. Honte à nous si nous abandonnons Calais à la peur et au repli. Les Calaisiens méritent mieux. Nous méritons mieux. Il y a un rêve ici qui nous appelle avec urgence. Si nous abandonnons Calais, c’est dans la boue froide de Grande-Synthe que nous enterrerons l’Europe. Nous avons longtemps été humanistes, sans même y penser. Nous avons longtemps été les fils et les petits-fils des bâtisseurs européens sans nous douter une seule seconde que ce rêve pourrait s’évaporer. 

Il est temps de dire que l’Europe ne vaudra que si elle a visage humain, que l’humanisme n’est pas une mollesse de l’esprit mais un combat déterminé. Et alors peut-être Calais ne sera plus le nom d’une défaite mais celui de notre réveil. 

3 février 2016

 

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