Parlons philo

TAPEZ 1, TAPEZ 2

– Aujourd’hui, notre émission aborde un phénomène étonnant, la « fatigue démocratique ». Avec nous des spécialistes, bien sûr, mais surtout vous, téléspectateurs. Vous pouvez donner votre avis à tout moment, sur les réseaux sociaux, et voter pour la question du jour : « Faut-il supprimer le vote, oui ou non ? ». Je pose la question à notre première invitée, Marine Le Pen.
– La fatigue démocratique ? C’est quoi encore ce truc ? C’est quand vous êtes fatigué que les autres ne votent pas comme vous ? Ou quand vous êtes fatigué que les autres aillent voter et pas vous ? Vous plaisantez ! Pour ma part je ne ressens aucune fatigue, la démocratie n’a jamais été aussi vivante en France et en Europe, et je m’en réjouis. Je trouve votre question scandaleuse et parfaitement démagogique. Le peuple croit encore au vote, et ne s’y est pas trompé.
– Lionel Jospin, vous partagez ce sentiment ?
– Oui et non. Disons que pour les raisons que vous imaginez, je suis évidemment partagé.
– Vous faites allusion au 21 avril 2002, où Jean-Marie Le Pen avait accédé au second tour de la présidentielle, à votre place ?
– Je crois que si fatigue il y a, elle est plutôt médiatique. Ce sont les médias qui épuisent la démocratie, en multipliant les débats stériles et les questions spectaculaires comme celle que vous venez de poser.
– Désolé de ne pas poser les bonnes questions, si vous voulez prendre ma place…
– Je n’ai pas dit ça. Ne le prenez pas personnellement. 
– Je suis journaliste, mais je le suis aussi personnellement.
– Oui mais bon, vous voyez très bien ce que je veux dire.
– Ce que veut dire monsieur Jospin…
– Madame Le Pen souhaite éclairer les propos de monsieur Jospin ?
– Ce que veut dire monsieur Jospin, c’est que le parti qu’il représente, ou qu’il représentait, est épuisé. UMP ou PS, même débâcle. La fatigue des vieux partis se reflète dans les urnes, c’est un phénomène naturel.
– Les urnes ont parfois un goût de cendres.
– Je ne vous le fais pas dire. Vous savez ce qu’écrivait Hegel : « Le monde nouveau désintègre fragment par fragment l’édifice de son monde précédent. Cet émiettement continu qui n’altérait pas la physionomie du tout est brusquement interrompu par le lever du soleil, qui, en un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde. »
– Il parlait de la Révolution française. 
– Monsieur Jospin, que madame Le Pen cite Hegel ne vous étonne pas ?
– Je connaissais déjà son goût pour Baudelaire. Je l’ai entendue réciter Une charogne sur un plateau télé. Mais Hegel… S’il s’agit d’un lever de soleil, c’est un soleil noir.
– J’aime Les Fleurs du mal et La Phénoménologie de l’Esprit. C’est un crime ?
– Les effets de l’élection du président de la Ve République au suffrage universel direct. C’est le titre de la thèse soutenue par Louis Aliot, numéro 2 de votre parti, entre autres. Vous l’avez lue ? Contrairement à vous, madame Le Pen, il a l’air de regretter les effets du suffrage universel.
– Vous êtes tellement binaire. Une thèse ne se résume pas à « oui ou non ». Ce qui compte, c’est le détail
– Que pensez-vous de remplacer le vote par un tirage au sort ?
– C’est ce que faisaient déjà les Grecs, non ? Et les résultats n’étaient pas meilleurs. Quand Platon disait que les philosophes devaient être rois, ce n’était pas très démocratique non plus. C’était plutôt aristocratique. 
– Il y avait certes l’idée d’une compétence nécessaire à l’exercice du pouvoir. Monsieur Jospin ?
– Il y avait surtout l’idée qu’il faut confier le pouvoir précisément à ceux qui n’en veulent pas. Platon se méfiait des ambitieux, qui ne sont jamais fatigués. Mais vous, le journaliste, qu’en pensez-vous ?
– Dans une société de services et de loisirs, ce qu’on n’aime pas, c’est l’effort. Qui a le temps d’aller voter le dimanche ? Les pauvres, les ouvriers, les déclassés. Les autres sont partis en week-end. Il y a deux options : rendre le vote obligatoire, ou plus festif. Ou les deux : faire ça en semaine, devant la télé, par téléphone, avec une récompense à la clé. Faites-en un petit plaisir coupable, vous verrez : les gens adorent voter ! D’ailleurs, les premiers résultats viennent de tomber. La participation a été massive. Près de 60 % se prononcent pour la suppression du vote. Qu’en pensez-vous, Marine Le Pen ?
– J’en pense comme Rousseau : « La volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique : mais il ne s’ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. »
– Lionel Jospin ?
– Il faut citer Rousseau en entier : « On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours : jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal. »
– Bien. À présent, nous allons voir si vous avez convaincu nos téléspectateurs. Pour voter Le Pen tapez 1, pour Jospin tapez 2. Je vous rappelle que le vainqueur de ce soir affrontera le vainqueur du débat Tapie/Juppé en finale. Le SMS ne coûte que 2,80 euros et vous pouvez gagner à la fois un président par tirage au sort, et un écran plat démocratiquement élu. Je voulais dire le contraire. Bonne nuit à tous ! 

@opourriol

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Les chiffres déchiffrés Apathie ou sursautLoup Wolff

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