Récit

Le grand air du désenchantement

Quelle dégelée ! Sans précédent, stupéfiante, démoralisante… La France, la Belgique, l’Angleterre marchant lentement vers l’ingouvernabilité, l’Europe sans majorité possible, et pour longtemps… Les questions pour l’avenir sont nombreuses, différentes, terribles. Et cependant, bien avant de les aborder, l’essentiel est d’abord de comprendre.

L’évidence, marquée par la masse des abstentions, la montée des votes extrêmes de pure protestation et sans intention gouvernementale et l’émiettement général, donne l’impression d’une usure de la démocratie. Pourtant, l’abstention forte est ancienne partout. Elle ne marque pas de progrès notable.

L’Europe serait-elle alors la vraie raison de ce désastre ? Non, il est aveuglant qu’en Grande-Bretagne et en France, à peine moins au Danemark, la raison dominante est interne. La Grande-Bretagne a commencé voici bien des années sa marche lente vers la sortie de l’Europe. Quant à la France, la profondeur de l’incompréhension entre le gouvernement et l’opinion était suffisamment claire, et particulière à ce pays, pour ne pas appeler d’explication complémentaire.

Restent donc les deux facteurs lourds, majeurs. L’un est parfois baptisé, aujourd’hui, fatigue démocratique. Je le crois pourtant très pérenne, et préférerais l’appeler faiblesse politique de la démocratie. L’autre est l’impact politique de l’état économique du monde, Europe comprise.

Faiblesse politique de la démocratie ? C’est une constante. Jamais nulle part la démocratie n’a enthousiasmé, sauf là où elle manque. Chacun se souvient de cette formule d’un député républicain français en 1874 : « Que la République était belle sous l’Empire ! ». On se souvient aussi qu’il a fallu le totalitarisme et le Goulag pour que naissent ces œuvres magistrales de la littérature mondiale signées par Soljenitsyne, Sakharov et tant d’autres. L’exemple le plus brutal et le plus frappant du phénomène et, dans le cas d’espèce, de sa rapidité d’apparition est sans doute celui de la Pologne sortant du communisme. Quarante et quelques années de combat sous le communisme, aussi courageux, plus unanime et plus continu que dans d’autres pays, pour la démocratie… Admirable combat illustré notamment par les noms de Walesa, Geremek ou Michnick… Puis vient enfin la démocratie, avec la décennie 1990. Taux de participation aux premières élections générales qui suivent : 90 %. Taux de participation moyen dans la décennie 2000 : autour de 50 %. 

Tout président des États-Unis est élu par moins du quart des citoyens du pays. Dans presque toute l’Europe, la participation est en baisse, lente mais continue, depuis un demi-siècle. L’organisme démocratique ne se défend plus. Il n’est pas anormal qu’au cas d’un coup de tabac supplémentaire venu d’ailleurs il s’affaiblisse encore, l’abstention étant parente lointaine du vote purement protestataire. C’est ce qui vient de se passer.

Dans Démocratie forte, paru en 1984, l’essayiste américain Benjamin Barber s’alarme de cette découverte, qu’il appuie sur une multiplicité de constats chiffrés. Il montre que presque tous les régimes dictatoriaux, théocratiques, communistes ou fascistes ont pu et su, au moins à certains moments de leur histoire, susciter des enthousiasmes massifs. La démocratie jamais, à peu près nulle part, sauf au moment de son établissement…

Le même Barber rappelle aussi, ce que l’on oublie trop, que, à quelques dizaines d’années près, la liberté de la presse, la démocratie et l’économie politique sont contemporaines, nées de la même pensée positiviste. Le miracle c’était la sortie de la longue pauvreté millénaire. Il relevait de l’économie, il était permis par la raison. Le nouvel homme, Homo economicus, ne pouvait être que rationnel, et se devait de l’être. Tout s’est en fait passé comme si l’on avait construit la démocratie avec le soutien enthousiaste de la presse animant l’opinion.

Nos affects, nos traditions maritales et successorales, nos passions, nos engouements artistiques, littéraires ou sportifs, nos fantasmes, nos phobies, nos peurs, nos façons d’utiliser le temps sont étrangers à ce mécanisme.

Au final, la démocratie donne à voir principalement les conflits entre les hommes, pour le pouvoir d’abord (ceux que tout pouvoir autoritaire cherche à cacher) et pour le partage de la richesse évaluée en monnaie. Ce qui justement, dans les activités humaines, n’est déclencheur ni de bonheur ni d’enthousiasme, et laisse place si souvent à la tentation de la violence et de l’immoralité… 

Mais… mais, les États fédéraux se portent moins mal que les autres dans cette affaire. Mais on vote partout beaucoup plus aux élections locales que générales. C’est dans la proximité qu’on cherche sa sécurité. Internet et le reste permettent beaucoup plus d’échanges et de communication que jamais. Les pistes existent, innombrables.

Reste l’essentiel : dans des organismes aussi fragiles et au fond malades, la survenance d’une catastrophe venue d’ailleurs peut provoquer n’importe quoi. C’est ce qui vient de se produire.

Dans tous les pays développés, Europe comprise, on compte depuis trente ans 10 % de chômeurs, plus 20 % de précaires. On enregistre tous les cinq ou six ans une crise financière majeure. La plus grosse imaginable menace comme jamais. L’Europe n’y est pour rien et n’y peut rien, à cela près seulement que ses mécanismes internes compliquent la recherche de solution.

L’origine est américaine. La soi-disant science économique s’est effondrée : rien prévu, rien annoncé, pas de remède prêt.

La politique aggrave son discrédit par l’inefficacité. La solution pourtant n’est pas entre ses mains, elle est encore dans celles des chercheurs, comme le vaccin du sida. L’Europe n’est qu’un bouc émissaire, devenu souffre-douleur.

Ne nous trompons pas de cible : la démocratie revivra avec l’emploi, le monde entraînant l’Europe qui ne pourra prendre ce train-là que si elle a sauvé son unité. 

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Les chiffres déchiffrés Apathie ou sursautLoup Wolff

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