Point de vue

Washington et Riyad : des relations empoisonnées par l’Iran

Les relations entre les États-Unis et l’Arabie saoudite sont plus mauvaises que jamais et il est peu probable qu’elles s’améliorent au cours du mandat du président Obama. Le désaccord pourrait remonter à l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, l’Arabie saoudite s’étant alors prononcée contre la guerre dont elle craignait avec raison – cela s’est confirmé par la suite – qu’elle n’entraîne une domination de l’Irak par l’Iran du fait de sa population à majorité chiite. Le défunt prince Saoud Al-Fayçal, ancien chef de la diplomatie saoudienne, avait alors prévenu les États-Unis que ce serait « offrir l’Irak à l’Iran sur un plateau d’argent ». Depuis, les divergences politiques de toutes sortes n’ont cessé de croître et elles semblent aujourd’hui insolubles. La crise diplomatique actuelle entre l’Arabie saoudite et l’Iran risque d’aggraver encore cette situation. Bien que les raisons de désaccords soient nombreuses, il convient néanmoins de noter que l’alliance stratégique américano-saoudienne n’est pas, à ce jour, remise en question ; les liens entre les deux pays reposent en fin de compte sur de puissants intérêts communs, en particulier la stabilité de l’économie mondiale et de l’ordre régional.

Dès le début de son premier mandat, le président Obama a refusé de se conformer aux souhaits habituels des Saoudiens, à savoir que soit nommé un proche du président comme ambassadeur, afin que Riyad puisse traiter directement et à titre personnel avec la Maison-Blanche et contourner ainsi l’administration américaine. Tous les ambassadeurs d’Obama ont été nommés sur des critères politiques et aucun n’a d’accès privilégié au président. De plus, Obama n’a noué de relation personnelle ni avec le roi Abdallah aujourd’hui décédé, ni avec le roi Salman actuellement sur le trône. Ce que peut expliquer ou le peu de goût du président pour la monarchie absolutiste ou la grande méfiance de Riyad à l’égard de l’homme Obama, ou encore la combinaison des deux.

La difficulté principale de cette relation est liée à l’Iran, premier ennemi de l’Arabie saoudite et son rival dans la région. Le président Obama a, pour une bonne part, fait reposer son héritage personnel en politique étrangère sur le traité nucléaire qu’il a conclu avec l’Iran, le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA). Obama estime que ce plan va non seulement améliorer les relations avec Téhéran et repousser indéfiniment la production d’une bombe au sein du programme nucléaire iranien, mais aussi qu’il fera de l’Iran un acteur plus responsable dans la communauté internationale des nations. Obama semble espérer, faute d’en être convaincu, que l’Iran cessera d’incarner une cause révolutionnaire pour devenir un État normal. L’Arabie saoudite comme Israël sont fermement opposés à cette politique et considèrent qu’en la menant Obama prend ses désirs pour des réalités et fait montre d’une grande naïveté quant à la nature révolutionnaire du régime des mollahs. Les dirigeants saoudiens affirment que le fait que l’Iran « mette son nez » dans les affaires arabes est un élément déstabilisateur qui, à terme, vise à renverser le gouvernement de Riyad.

Depuis plusieurs jours, les relations entre Riyad et Téhéran sont totalement rompues. Ceci à la suite de la mise à mort d’un religieux chiite de premier plan, figure de l’opposition en Arabie saoudite, le cheikh Nimr Al-Nimr. Al-Nimr, exalté politique qui prônait la violence pour faire tomber le régime d’Al-Saoud, était en effet le représentant du guide suprême d’Iran, l’ayatollah Khamenei, au sein du royaume. Le samedi 2 janvier 2016, l’Arabie saoudite exécutait 47 hommes, dont 43 idéologues et combattants d’Al-Qaïda, et quatre chiites parmi lesquels Al-Nimr était le plus éminent. Les autorités saoudiennes ont exécuté ces hommes pour des raisons de politique intérieure, sans probablement avoir bien pris conscience des conséquences internationales et régionales de la sentence, même si celle-ci a été positive pour Riyad. Sous la pression d’une nouvelle campagne de terreur djihadiste dans le royaume – à présent pour l’essentiel le fait de l’État islamique – les Al-Saoud ont eu besoin d’envoyer à leurs sujets sunnites un signal clair pour montrer que le soutien aux djihadistes de tous bords serait sévèrement puni. Cependant, la plupart des condamnés étant des sunnites, le gouvernement s’est senti dans l’obligation d’étendre la sentence aux chiites qui appelaient eux aussi à la violence et au renversement du régime. Ces exécutions étaient un message musclé adressé à l’ensemble de la population, un message d’égalité devant la justice de la part des nouveaux et relativement jeunes leaders qui dirigent le pays sous le règne de Salman, à savoir le prince héritier Mohammed ben Nayef (56 ans), ministre de l’Intérieur, et le prince héritier en second Mohammed ben Salman (30 ans), ministre de la Défense.

De ce point de vue, ces exécutions se sont révélées être un coup de maître. Elles ont atteint simultanément plusieurs objectifs politiques : 1) les extrémistes sunnites n’ont pas pu se poser en victimes et leurs soutiens ont été éclipsés par la fureur qu’a provoquée l’exécution des chiites ; 2) la propagande de l’État islamique, dont les cibles sont principalement les chiites, a été sapée en raison de l’exécution par le gouvernement d’un religieux chiite de premier plan ; 3) la forte réaction de l’Iran et du reste des chiites à l’encontre des dirigeants saoudiens a efficacement rallié les sunnites aux Al-Saoud, aujourd’hui considérés comme les chefs de l’islam sunnite. Par sa capacité à manipuler les groupes religieux, à dévier une opposition potentielle, à rallier un soutien populaire et à renforcer la légitimité du pouvoir, cette action s’est révélée extrêmement efficace. J’ai depuis réalisé de nombreux entretiens avec des Saoudiens, dans toutes les classes de la société, et ils montrent incontestablement la popularité de cette décision.

Les tensions entre l’Arabie saoudite et l’Iran ont plusieurs conséquences désastreuses pour la région et pour les États-Unis. Il y a fort à parier que le jeu à somme nulle qui a caractérisé la compétition entre Riyad et Téhéran, que ce soit en Syrie, en Irak ou au Yémen, ne s’en trouvera qu’exacerbé. En Syrie, les Saoudiens ont catégoriquement maintenu leur position selon laquelle il n’y aurait pas d’accord de paix sans un départ du président Assad. L’Iran a, bien entendu, défendu avec fermeté l’opinion inverse. Les États-Unis ont tenté de trouver une solution de compromis en cherchant récemment à convaincre Riyad qu’Assad pouvait demeurer en place durant la période de transition. Les Saoudiens, qui se sont par ailleurs efforcés d’unifier les nombreux groupes rebelles sunnites, ont été très mécontents que les États-Unis ne leur aient pas fourni d’armements lourds et n’aient pas réagi avec plus de force quand Assad a utilisé des armes chimiques contre sa population, en particulier après l’agression d’août 2013. Aussi est-il peu probable que les Américains réussissent à convaincre Riyad d’adopter une attitude moins intransigeante. Il en va de même au Yémen, où les Saoudiens ont récemment intensifié le bombardement aérien des combattants houthistes, qu’ils considèrent comme des mandataires de l’Iran, mais alors que l’Amérique a fourni à Riyad une aide logistique dans sa campagne militaire, de fortes tensions se manifestent à propos de la conduite de la guerre. 

En résumé, les États-Unis vont avoir davantage de mal à faire participer l’Arabie saoudite et l’Iran à la recherche d’une solution de compromis dans les nombreux conflits où les deux camps exercent une influence considérable sur les acteurs locaux. On pourrait en outre assister à une recrudescence d’affrontements entre sunnites et chiites dans d’autres pays comme au Liban ou à Bahreïn. Les États-Unis vont se trouver dans une situation de plus en plus inconfortable et vont devoir prendre position, comme ils ont dû le faire au Yémen. En dernier ressort, cependant, l’Amérique devra toujours garder à l’esprit que l’Arabie saoudite est un allié de longue date, et qu’elle est l’un des plus importants et des plus responsables producteurs de pétrole dans le monde. Par « responsables », j’entends que les Saoudiens n’utilisent pas leur pétrole comme une arme politique et comprennent l’importance d’un approvisionnement régulier et fiable pour le marché et la stabilité de l’ordre mondial. De plus, à la différence de l’Iran, l’Arabie saoudite est une puissance sur la durée, une force en faveur de la stabilité de l’ordre international et régional. Ces considérations joueront-elles du point de vue des États-Unis à mesure que l’on avance en ces temps de turbulences ? La question reste posée.

En attendant, la situation actuelle implique que :  1) il est moins probable que Saoudiens et Iraniens parviennent à un accord négocié en Syrie, au Yémen ou en Irak ; 2) le prix du pétrole restera bas parce que l’OPEP, dominée par les Saoudiens, ne coupera pas le flux de production, ce qui devrait en fait aboutir à une intensification de la concurrence que se livrent ses membres et donc à une baisse des prix ; 3) les États-Unis devront prendre position face aux Saoudiens et aux Iraniens, et d’une certaine manière face à un monde musulman de plus en plus marqué par les clivages religieux. Les États-Unis sont en partie responsables de cette situation, à commencer par l’invasion de l’Irak, et jusqu’au non-interventionnisme d’Obama dans la région.  

Traduit de l’anglais par Sylvette Gleize

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