La voix du poète

La Tête de loup

par Franc-Nohain (1872-1934)

     – Mais ce n’est pas une tête de loup !
Ceci n’a rien d’un loup, vraiment, ni de sa tête !...
Habitant au plafond de la bibliothèque,
Cette araignée avait des notions de tout,
          Et se piquait de tout connaître.
Une tête de loup ? Est-ce que la soubrette
     Croit l’araignée une bête, aussi bête ?...
Une tête de loup !... Elle va un peu fort !...
          Mais cela n’a aucun rapport !... –
          Et, en personne renseignée,
                    L’araignée
          Décrit avec force détails
Le véritable loup, la terreur du bercail ;
               Elle explique
               Ses yeux obliques,
Et droite son oreille et son museau pointu,
          Puis, sur sa queue aux poils touffus,
          Sur la couleur de son pelage,
          Roux en été, blanc avec l’âge,
          La savante ne tarit plus.
          C’est au moment qu’elle disserte,
          Que, portant à bon droit ou non
          De la tête du loup le nom,
          Long emmanché, le balai rond
              De la soubrette
Atteint notre araignée et l’écrase au plafond.

Apprendre tout et tout savoir de source sûre,
     Voilà qui doit nous rendre satisfaits :
                    Parfait !
Mais crains l’heure qui vient où tu n’en auras cure,
          Où tu t’aperçois qu’en effet
          Le nom du mal et sa nature
          Importent moins que ses effets.

 

Nouvelles fables, 1933

 

 

À la suite de Franc-Nohain et du Front national, faisons l’éloge du bon sens. Mais pour mieux démasquer les loups ! Entre l’écrivain et le parti d’extrême droite, le plus loufoque des deux FN est-il celui qu’on pense ? Promis à la carrière administrative, Maurice Étienne Legrand renonce à 27 ans à un poste de sous-préfet. Devenu Franc-Nohain, « poète amorphe », sans forme régulière ou déterminée, il fait ses armes comiques au cabaret du Chat noir. Et, proche d’Alfred Jarry, tient les fils des pantins d’Ubu roi. Avant de virer réactionnaire et de s’opposer violemment à Jaurès. Un conservatisme patriotique qui ne l’empêchera pas de mêler dans ses vers la fantaisie au non-sens, les machines du monde moderne aux animaux des fables. Il faut lire sa complainte des cure-dents mélancoliques, reconnaître dans les rimes de Sollicitudes le -gainsbourien L’Ami Caouette ou l’entendre se plaindre avec humour des grèves ferroviaires : « Nous n’irons plus aux gares, / Tous les trains sont coupés. » Paru en 1933, son troisième volume de fables mêle avec brio les alexandrins, les décasyllabes aux vers courts. Et, à côté de satires plus légères, moque notre naïveté. Ne soyons pas comme ces oiseaux convaincus par d’émouvants et sonores propos que les fils de fer barbelés serviront désormais à retenir la laine des moutons pour la confection de nids. Ou comme la savante araignée « qui se pique de tout connaître ». Qu’importe que le mal prenne ou pas la forme d’une tête de loup ! Contre les discours des Le Pen, unissons-nous. Et votons. 

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