Point de vue

La face virtuelle du califat

Y a-t-il un point commun entre la génération Bataclan et les jeunes djihadistes de Daech ? Un seul peut-être : la maîtrise parfaite des réseaux sociaux. Les leaders du groupe terroriste sont conscients de cet avantage. Sur des plateformes comme Facebook, Twitter, Tumblr et surtout Telegram, ils déversent leur haine, diffusent leur propagande, recrutent, lèvent des fonds et organisent leurs actions. 

Ces canaux de diffusion à grande échelle leur permettent de partager des vidéos de djihadistes nettoyant les rues, rétablissant l’électricité et le téléphone, organisant des collectes de sang ou donnant cours aux plus jeunes, dans le but d’obtenir le soutien des habitants des villages qu’ils occupent. Mais ils permettent aussi aux terroristes de semer la terreur par le biais de vidéos de décapitation, d’otages brûlés vifs, ou en live-tweetant leurs massacres, comme l’ont fait les Chabab lors de l’attaque du centre commercial de Nairobi en septembre 2013.

Selon Charlie Winter, spécialiste des mouvements djihadistes et de la sécurité, les messages de Daech sont massivement suivis par les djihadistes ou leurs sympathisants sur Telegram, un réseau social plus sécurisé que les autres, permettant notamment d’échanger des messages cryptés. Près de 16 000 abonnés suivent de manière régulière les informations relayées par les comptes du groupe. « On ne tombe pas sur eux par hasard, explique-t-il. La plupart des membres sont arabophones et actifs. Lors des attaques de Paris, le 13 novembre, c’est depuis cette plateforme que Daech a détourné des hashtags tels que #Parisprayers sur Twitter. »

Utiliser des hashtags populaires pour insérer messages, vidéos et images d’horreur dans un flux de tweets lancés par d’autres utilisateurs fait partie de la stratégie, pensée et construite, de Daech. « Elle évolue constamment au fil du temps », explique Charlie Winter, qui analyse de près leurs comptes depuis maintenant deux ans. « L’État islamique contrôle davantage les comptes et s’adapte à la censure. Les djihadistes sont de plus en plus prudents. »

Pour ne pas faciliter le travail des services de renseignement et éviter la géolocalisation malencontreuse d’un djihadiste, Daech distribue régulièrement des manuels du bon combattant en ligne. Au programme : savoir pirater ou effacer ses données.

Comment retourne-t-on une arme contre son assaillant ? Connue pour garantir la protection des données et la liberté de ses utilisateurs, la société Telegram a pour la première fois censuré la propagande djihadiste en fermant 78 comptes liés à l’organisation le 18 novembre 2015. Elle a également annoncé le renforcement de son système de signalement de contenus « répréhensibles ». Pour Charlie Winter, la priorité concernant Facebook et Twitter est de diffuser un contre-discours en utilisant les mêmes tactiques. Selon lui, le mieux que puisse faire la génération Bataclan est de continuer à propager une image de solidarité mondiale, comme celle qui a envahi la Toile après les attentats de Paris. « Ce qui m’a frappé chez les gens de Daech, c’est à quel point ils sont connectés, écrit leur ancien otage Nicolas Hénin, dans un récent article du Guardian. Je les connais. Ils s’attendent à des bombardements. Ce qu’ils craignent, c’est notre unité.  » 

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