La voix du poète

Ce qui a eu lieu

par Adam Zagajewski (né en 1945)

Ce qui a eu lieu a déjà eu lieu auparavant.
Quatre tonnes de mort s’étalent dans l’herbe

et les larmes séchées demeurent parmi les feuilles d’un herbier.
Ce qui a eu lieu nous accompagnera,
avec nous grandira et s’atrophiera.

Mais nous devons vivre,
dit un marronnier gagné par la rouille.
Nous devons vivre,
chante le criquet.
Nous devons vivre,
murmure un bourreau.

 

Mystique pour débutants et autres poèmes, traduit par Marie Wodecka et Michel Chandeigne © Librairie Arthème Fayard, 1999

 

« Essayez de louer le monde mutilé », priait un poème d’Adam Zagajewski dans le New Yorker du 24 septembre 2001. Les vers, antérieurs aux attentats, résonnèrent dans l’Amérique en larmes ; la sagesse est nécessaire en période de deuil. L’écrivain polonais a connu les ruines d’après-guerre et participé aux mouvements contestataires d’une jeunesse confrontée aux gris du communisme. En exil à Paris notamment, puis aux États-Unis, il cherche un équilibre entre la solitude que suppose une écriture spirituelle honnête et la solidarité qu’impose notre inclusion dans l’histoire. « Ce qui a eu lieu » date des années 1990, avant son retour en Pologne. La mort qui dépersonnalise y apparaît par tonnes quand nos collections de larmes sont fragiles comme un herbier. Trois fois, la deuxième strophe répète « Nous devons vivre ». Mais ces mots sont d’abord ceux d’un marronnier gagné par l’automne, quand la beauté prend la forme d’une mise au sommeil. Puis du criquet qui chante, fléau biblique certes mais symbole surtout de fécondité. Enfin, voici que ces paroles que nous attribuons généralement aux proches des victimes sont offertes au bourreau. Lui aussi appartient, dans ce nous qu’il murmure, à la communion du monde. Tous, nous devons vivre, et désormais avec ces morts, en compagnie de ces morts. Ils sont notre fratrie muette, explique Adam Zagajewski dans un autre poème. Et c’est leur souvenir qui nous guide. Quitte même à ce que s’inverse le mouvement de la mémoire : « Vous êtes mes maîtres, / les morts. / Ne -m’oubliez pas. »

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire