Récit

Lettre à mes parents qui sont au ciel

Mes chers parents,

La dernière fois que je vous ai écrit remonte à une quarantaine d’années. Mais avec qui, aujourd’hui, partager mes impressions, sinon avec vous, au moment où pour la première fois je reviens à Ankara, la ville où vous m’avez mis au monde et que j’ai quittée à l’âge de trois mois ? Maman, tu m’as souvent raconté les péripéties de ma naissance. Elle avait eu lieu à la maison, durant la nuit qui menait au 2 février. Ankara était sous la tempête, et du quartier de Kalé-Itchi, sur les hauteurs de la ville, papa était descendu chercher le médecin à pied, au milieu de la nuit, dans la neige qui lui arrivait au genou. Tu m’as aussi raconté le déménagement de la famille à Istanbul, lorsque j’avais trois mois, précisément. Voyage en train. Vous m’aviez couché dans une valise ouverte et j’avais bien dormi. 

La date du 11 octobre 2015 était celle de mon premier retour à Ankara, et durant les semaines qui la précédaient, je pensais sans cesse à cette petite portion de vie, si lointaine, non seulement par les ans mais par le monde qui était le vôtre, qui s’est constitué dans mon souvenir au fil des récits que tu m’en faisais, maman, si différent de celui dans lequel je vis, plus simple, plus dur, plus asiatique, et auquel je reste attaché de façon radicale.

Oui, ce dimanche 11 octobre devait être jour de fête et de souvenir. Si ce n’est que la veille, deux bombes explosaient au centre-ville et faisaient près de cent morts, des Kurdes qui manifestaient en prévision des élections à venir. Dire qu’ils le faisaient pacifiquement ne serait pas leur rendre justice : ils dansaient. Oui, ils se tenaient par la main et dansaient. Je pense à Nietzsche que j’aime tant, vous le savez, et qui disait ne croire qu’en un dieu qui sache danser. Devant ce massacre, sans doute aurait-il dit que Dieu est mort deux fois.

Le pays est pris dans un vertige. Les attaques contre le PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan) ont repris à grande échelle. Le droit à l’information est bafoué. Ahmet Hakan, éditeur du quotidien Hürriyet, a été passé à tabac devant chez lui, la rédaction de son journal attaquée à coups de pierres, Bülent Kenes, rédacteur en chef de Zaman, arrêté pour « insulte au président », Twitter réduit au silence par des coupures régulières. 

Guerre contre les Kurdes, dérive autoritariste, tentation nationaliste... Vous connaissez les démons de la Turquie. Ils sont de retour. Dans les rues d’Ankara, impossible d’échapper à la campagne d’affiches de l’AKP, parti du président Erdogan, sur lesquelles on peut lire « SEN BEN YOK – TÜRKIYE VAR » (Toi et moi n’existons pas, il n’y a que la Turquie). La négation de l’individu face à l’État. Elle vous serrerait le cœur, cette affiche.

Qu’est-ce qui a mis la Turquie, notre pays, si puissant, fier et travailleur, au bord du volcan ? Ses qualités, sans doute. Son goût du labeur, qui fonde ses ambitions, ses grandes capacités militaires, qui les amplifient, et sa fierté. Sa grande et généreuse fierté. Recep Tayyip Erdogan s’adresse à ceux qui ont subi deux rejets. Celui, ancien, des élites kémalistes, qui ont trop souvent regardé d’un œil distant ceux de la Turquie profonde. Et le rejet de l’Europe, qui a giflé tout le monde, les kémalistes comme les Anatoliens, par sa manière humiliante. Très blessé, le pays est allé « voir ailleurs », fort d’un nouveau concept : la « synthèse islamo-nationaliste ». Là où sous Kemal le pays accordait le droit de vote aux femmes dix ans avant que ne le fasse la France, leur situation s’est dégradée de manière effrayante. À une diplomate occiden­tale en poste à Istanbul, il arrive qu’on ne serre pas la main. On s’incline, oui, en disant « Selam aleyküm ». On lui demande combien d’enfants elle a, et lorsqu’elle dit qu’elle en a deux, la réaction ne se fait pas attendre : pourquoi pas trois ? C’est le chiffre dicté par le président. Trois, et sans césarienne, s’il vous plaît : tu enfanteras dans la douleur. Notre pays s’est perdu.

Au lycée Charles de Gaulle d’Ankara, une longue réunion avec les élèves de terminale – consacrée à la littérature, bien sûr – me montre ­combien la jeunesse du pays est engagée, mobilisée, attentive. Les questions fusent. À mes réponses, les réactions sont nourries. L’atmosphère est enthousiasmante. Puis, au repas de midi, un élève, interrogé par un professeur sur l’attentat, répond, traits tendus : « Je préfère ne pas en parler. C’est encore trop chaud. » Voir un garçon de 17 ans qui craint de s’exprimer, cela suffit à gâcher la journée. Mais qu’aurais-je dit à sa place ? Lorsqu’à 6 ans, à Istanbul, j’allais en primaire, nous nous retrouvions tous les matins dans la cour de l’école et récitions un texte, pendant qu’un premier de classe hissait le drapeau turc. Türküm, dogruyum, çaliskanim. Je suis turc, je suis droit, je suis travailleur. Ces mots font partie de mon ADN. Ils chantent les valeurs que vous m’avez transmises. Le goût du labeur, le respect des aînés et l’amour du pays. Pour cela, ma reconnaissance vous est infinie.

 

Je vous embrasse, 

Votre fils Metin 

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