La voix du poète

Adonis
Alep

Alep – Que de fois tu t’es révoltée. Le glaive tranchait
les têtes de tes fils rebelles,
Que de fois, s’entrecroisaient en toi les amants
      et les haineux,
   les arrivants et les partants.

Alep – Que de fois tu as étreint les tyrans !
   Où sont tes seins ? Où commence
    la mort ? Où
    débute l’eau de la vie ?

. . . . .
Son sol déflagre, revêt son déluge, –
Les collines consolent ses blessures
et les monts veillent ses chagrins.

Extrait du Livre II (al-Kitâb), Hier Le lieu Aujourd’hui, traduction française et préface d’Houria Abdelouahed. © Éditions du Seuil, 2013.

La tradition poétique arabe se fonde sur l’imitation de formes établies. L’équivalent littéraire de la charia, estime Adonis, qui lui oppose la liberté nécessaire à celui qui cherche du nouveau. Car lui ne reproduit pas les œuvres passées. Il interroge l’espace qui sépare les mots et les choses. Il part en quête de ce qui se dérobe. Né Ali Ahmad Saïd Esber en 1930, le créateur syrien prend à vingt ans le nom d’un dieu païen, amant ­d’Aphrodite. Quel symbole pour le futur traducteur en arabe, entre autres, de Baudelaire ! Emprisonné dans son pays natal en 1955 pour raison politique, Adonis parcourt ensuite le Moyen-Orient, parfait son art à Paris. Voici qu’au contact des littératures occidentales et orientales, il compose les Chants de Mihyar le Damascène et devient « charmeur de poussière », « roi des vents ». Que d’images fulgurantes écloses souvent des mots les plus simples : ceux des éléments naturels. En 1962, Adonis choisit la nationalité libanaise. Il témoigne à Beyrouth des atrocités de la guerre avant de s’exiler à Paris en 1986. Avec pour seule patrie désormais la langue arabe. C’est à sa source qu’il écrit al-Kitâb (Le Livre) dont sont extraits les vers ci-dessus. Attribuant son manuscrit hétérodoxe au poète du xe siècle, al-Mutanabbî, il y dévoile une histoire sanguinaire passée sous silence. Car le prétendu âge d’or de l’Islam est une époque de massacres. Et où trouver la lumière dans ces abysses de violence ? Sinon peut-être dans une parole restituée qui donnerait une place aux morts et à cette eau fraîche que serait la vie. 

À lire : Mémoire du vent (1991) en Poésie/Gallimard.

 

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