Récit

Un esclavage consenti

Un prénom écrit à la main, d’une écriture d’écolière, sur une étiquette : c’est celui d’une ouvrière et c’est le nouveau « plus » qui permet de faire monter le prix d’un sac à main. L’assurance du « cousu main » et du fabriqué en France. Dans la même boutique on propose des sacs cinq fois moins chers. Le cuir est toujours de bonne qualité mais… fabriqué en Roumanie… et personne ne saura le prénom des « petites mains » payées une misère…
Je soupire. Tout cela n’est pas surprenant. Je ressors les mains vides et dans ma tête ça martèle. Mais pour qui nous prend-on ? À quelque bout de l’histoire qu’on se trouve.
À quoi pense-t-elle, Christelle, quand elle écrit pour la nième fois son prénom sur une belle étiquette ? Ce prénom, sa propriété intime, choisi par des parents pour toute une vie, fait désormais partie d’une stratégie de vente. Il y a, à devoir ainsi livrer son prénom, quelque chose d’infantilisant, de faussement familier et qui rappelle étrangement un rapport d’un autre âge à la domesticité.
On n’a plus droit au nom propre, à son nom entier. Avec lequel on pourrait signer son travail avec fierté. Ne reste qu’une identité réduite.
Quant à l’ouvrière roumaine qui a travaillé pour gagner de quoi survivre… l’anonymat.
Dans les deux cas, qu’en est-il de la reconnaissance de la vraie valeur du travail accompli ?
Et nous à l’autre bout, avec nos désirs bien fomentés par tout ce qui nous pousse à acheter, fermant les yeux parfois pour assouvir notre désir de luxe, ou soucieux dans le meilleur des cas des étiquettes, cherchant le produit fabriqué dans des conditions plus honnêtes et n’y parvenant pas toujours puisque les pistes sont brouillées par de savants jeux d’esquive.
À chaque bout de l’histoire, les vies se courbent pour entrer dans le chas de l’aiguille. Les vies se cousent à petits points. De plus en plus serrés. Le fil devient si fragile.
Pénélope tissait le linceul de son beau-père en attendant Ulysse. De quel monde le linceul est-il tissé ? Sur quelle chaîne fabrique-t-on la trame du nouveau code du travail ?
Je repense aux ouvriers de chez Arcelor que je retrouvais tous les mois dans un bar il y a quelques années. Ils allaient perdre leur emploi et le savaient. Leur dignité devant la catastrophe annoncée m’avait bouleversée. Eux se posaient les bonnes questions : qu’est-ce qu’on va dire à nos enfants maintenant pour qu’ils travaillent à l’école ?
Et moi, si j’étais encore devant des élèves, comme je l’ai fait pendant plus de vingt ans, dans ces banlieues dites difficiles, qu’est-ce que je leur dirais ?
Que le travail tout le monde s’en fout ? Que ce qui compte c’est l’objet et l’argent qu’il rapportera ? Je me rappelle la mine apitoyée d’un jeune homme devant mon salaire. Après toutes ces années d’études et les concours ? J’avais engagé avec lui une conversation sur la valeur à mes yeux de ce que je faisais. Cette valeur n’était pas chiffrable. Je ne sais pas si cet élève se rappelle notre conversation ni ce qu’il fait aujourd’hui.
Mon passage dans cette boutique me remet face à ce que je connais trop bien. Il y a quelques années j’avais l’espoir que quelque chose bouge par le choix politique. Je pensais qu’on pouvait lutter avec les armes de la démocratie contre ceux dont la tâche est de faire oublier que le travail humain a une valeur autre que marchande, que le travail humain est vital pour que des hommes et des femmes se sentent utiles les uns aux autres et forment une société. Respectable. Qui est respecté aujourd’hui ?
Alors je repense au déroulé des combats de gladiateurs. Ils se tenaient en trois temps. Le matin c’était le combat bêtes contre bêtes. Quand le soleil était au plus haut, c’était la mise à mort : bête sauvage contre homme sans arme. Ce deuxième temps on nous l’a fait vivre avec la crise sous la peau de la bête sauvage. Et on a fait appel à une jouissance obscure, l’antique jouissance de qui assiste au sacrifice. Il faut bien que certains meurent pour que le reste vive.
Alors a pu venir le troisième temps : celui de l’homme contre l’homme.
Pour la bête sauvage je n’ai jamais pensé au mot « barbarie ».
Aujourd’hui c’est pire. J’ai très peur que notre société ait inventé un quatrième temps. Un temps sans combat. Le temps de l’esclavage consenti.
Il a commencé dans des pays lointains… C’était loin. Ça se rapproche.
L’arène s’est vidée. Chacun est chez soi. Une société bien atomisée, acculée à la peur du lendemain.
Plus la peine de baisser le pouce pour décider de la mise à mort. C’est notre humanité à tous qui est mise à mort, en silence.
Certes nous sommes encore vivants. Mais la mort de notre capacité à nous battre, elle nous ronge. Nous avons intégré l’impuissance.
Ce que j’écris aujourd’hui peut encore être lu, mais demain ? Notre capacité à faire entendre nos voix s’amenuise. Les lieux ­d’indépendance ne sont pas légion. Il y en a. Ne nous en privons pas. Et même si nous sommes aujourd’hui sans illusion, c’est notre tâche d’écrire, de lire, de réfléchir.
La perte de l’illusion ne tue pas le rêve. Plus de paillettes. Le rêve est nu.
À l’œuvre sur le territoire, en parallèle de l’effacement barbare de la valeur travail, des initiatives, des luttes, des réussites aussi pour continuer à penser le travail comme une vraie relation humaine. La multiplication et l’essaimage de ces initiatives sont à l’œuvre mais cela prend du temps et aucun journal télévisé ne nous en informe. En face de nous, le désastre humain progresse à pas de géant.
Nous n’avons plus aucun temps à perdre ! Et voter ne suffit plus. L’heure est à la mise en acte étayée par la pensée. Notre ardeur est là. Et si on dit d’une femme qui accouche qu’elle est en salle de travail, alors que ce travail premier de la mise au monde en vaille la peine.  
Illustration Stéphane Trapier

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