Reportage

Négociation grippée à Smartville

Par Nicolas Vial, illustrateur de presse et peintre
Par Nicolas Vial, illustrateur de presse et peintre

HAMBACH. Vue du ciel, l’usine ressemble à un signe plus géant. Comme une promesse en pleine campagne mosellane. En 1997, lors de l’inauguration de l’usine auto­mobile Smart, on rêvait d’une création ­d’emplois massive. Aujourd’hui, ce plus est devenu une menace : plus d’heures de travail. 

Confrontée à un défaut de compétitivité, la direction a lancé un premier sondage anonyme auprès de ses huit cents salariés. Avec une question simple : si Smart leur garantit un emploi jusqu’en 2020, acceptent-ils de travailler deux heures supplémentaires par semaine contre une augmentation de 120 euros brut par mois ? 

Si 56 % des salariés ont répondu favorablement au projet, trois syndicats sur quatre s’y sont immédiatement opposés, bloquant provisoirement l’avancée des négociations. La Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), adepte du dialogue social, a opté pour une autre attitude. Dans un premier temps, elle a préféré faire analyser la proposition par des juristes pour s’assurer de sa légalité. « Le code du travail est beaucoup trop complexe, explique Franck Hanesse, ouvrier sur le site depuis son ouverture et membre de la CFTC. Moi-même, j’avoue ne pas être au courant de tous mes droits en tant que travailleur. »

Après le sondage anonyme, un vote officiel permettra à la direction de connaître la préférence de chacun de ses salariés. Un choix que beaucoup ont peur d’assumer. Marc, un ouvrier non syndiqué, se méfie : « Ceux qui n’accepteront pas les 39 heures seront les premiers à être ­éjectés. »

À l’usine, les ouvriers ont vaguement entendu parler du rapport Combrexelle remis au Premier ministre. « Ils veulent réformer le Code du travail, c’est ça ? interroge un salarié. Pourquoi pas, c’est vrai qu’en ce moment on se sent démuni… On ne maîtrise pas vraiment nos droits. D’un autre côté, on a confiance en la loi française… »

À une dizaine de kilomètres de Hambach, derrière la Sarre, ­l’Allemagne florissante est le premier point de comparaison des travailleurs de la région. « Mon père est directeur de production en Allemagne, confie Antoine, non-syndiqué. Il travaille au minimum quarante heures par semaine et il prendra sa retraite seulement à 67 ans alors qu’il bosse depuis ses 14 ans. » Une situation sociale qui ne dissuade pas forcément. Cet ouvrier qui a répondu « oui » au sondage n’exclut pas de quitter la France un jour : « Chez Mercedes, nos confrères ont les mêmes congés que nous, sont payés le double et touchent de plus grosses primes. Si l’usine Smart ferme, je passerai de l’autre côté de la frontière. »

Bernard Pernot, gestionnaire de stock et employé sur le site depuis dix-huit ans, admire les profits générés outre-Rhin. « Avec ses milliards d’excédents, l’Allemagne s’est engagée à construire des maisons en dur pour accueillir les réfugiés avant l’hiver. Des maisons en dur ! Il faut être sacrément dynamique pour ne serait-ce qu’envisager cela ! » 

Des salaires plus élevés et de meilleurs rendements ne sont pas les seuls avantages qu’offre l’Allemagne aux yeux de l’agent de maîtrise. Ancien syndiqué, il envie surtout l’influence et l’efficacité des syndicats. « Leur rigueur et leur organisation font toute la différence, dit-il. Nos syndicats à nous regroupent tout un tas de professions différentes, tandis qu’en Allemagne, ils sont organisés par branche. C’est bien plus logique ! Un postier à vélo n’a pas les mêmes problèmes qu’un ouvrier à la chaîne. »

Résultat : des syndicats plus puissants et donc plus efficaces. « Les Allemands privilégient le dialogue car si un syndicat appelle à la grève, ce ne sont pas huit cents ouvriers qui s’arrêtent de travailler, c’est le pays tout entier, explique Bernard Pernot. En dépendant du groupe allemand Daimler, Smart bénéficie un peu de cet esprit de cogestion dont on ferait bien de s’inspirer davantage. C’est peut-être cela le message important à faire passer en cette période de débats sur la refonte du Code du travail. »

À « Smartville » comme partout ailleurs, on envie les avantages du voisin. Cadres et ouvriers semblent pourtant conscients de leur situation privilégiée. « On est plutôt bien lotis, confie Marc. On n’est pas trop mal payés, on a des primes, une usine propre et une cantine pas chère. » Jean-Paul, ouvrier chez Smart de longue date, compte bien défendre ses avantages garantis par la loi : « On a des droits pour lesquels nos anciens se sont battus. Certains sont mêmes morts pour les obtenir. S’ils commencent à toucher aux 35 heures, on est foutu ! » 

Marc partage cet avis : « Le problème, c’est qu’on ne comprend rien à la situation actuelle. On nous dit qu’il faut se mettre aux 39 heures et en même temps on nous annonce qu’il n’y a pas assez de travail ! Jusqu’à la fin de l’année, aucun ouvrier ne bossera le vendredi. »

Les salariés de l’usine sont nombreux à réclamer davantage de transparence et de dialogue. Le « quart d’heure com’ » hebdomadaire ne permet pas un réel échange avec les dirigeants. Il paraît bien insuffisant. « Du coup, on ne sait pas si on se fait rouler ou pas, dit Marc. Smart prétend manquer de compétitivité, mais je n’ai pas l’impression que l’usine se porte si mal. Si j’étais persuadé qu’on était dans le rouge, j’aurais fait l’effort et dit oui au pacte. »

Plus de dialogue social pour plus de compétitivité ? Le débat autour du Code du travail sera peut-être l’occasion pour l’usine de donner un nouveau sens à son fameux symbole. 

« Il ne faut pas oublier que les résultats de l’entreprise dépendent aussi du contexte international, rappelle Bernard Pernot. Les ventes automobiles se font généralement en dents de scie. » 

Un millier de véhicules Smart, tous issus de la nouvelle collection, se trouvaient sur le port chinois de Tianjin au moment de l’explosion d’août dernier. Couplée aux récents déboires du yuan, la catastrophe écologique n’aura pas arrangé les affaires de la mini-voiture citadine. Et encore moins celles des petites mains qui se chargent de la fabriquer. 

Sur le parking de l’usine, à l’heure du changement d’équipe, des ouvriers fument leur cigarette de fin de service. Lassés avant même que la négociation ait réellement commencé, ils n’ont pas le cœur à débattre. « C’est une prise d’otages. Un véritable chantage. Les dirigeants ont déjà les yeux tournés vers la Slovénie, où est produite la Smart Forfour. La délocalisation nous pend au nez… » 

 

À la demande des ouvriers, certains noms ont été changés.

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