Parlons philo

Au-delà de l’abîme

Saint Martin coupe son manteau pour en donner la moitié à un pauvre, Lorenzo di Bicci (1373-1452)
© Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Finsiel / Alinari
Saint Martin coupe son manteau pour en donner la moitié à un pauvre, Lorenzo di Bicci (1373-1452)
© Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Finsiel / Alinari

J’ai souvent cité, moi qui ne suis ni croyant ni a fortiori papiste, ce mot qu’on prête à mon estimé collègue Michel Serres : « En Mai 68, quand je voulais faire rire mes étudiants, je leur parlais de religion, mais pour les passionner, j’évoquais bien sûr la politique. Aujourd’hui, c’est l’inverse ! » Et c’est vrai, la vie politique nous consterne, elle ne suscite, c’est le moins qu’on puisse dire, ni passion ni respect au moment où l’aura du pape pourrait faire pâlir d’envie un autre François. Souvenons-nous du succès que rencontrèrent déjà à Paris les Journées mondiales de la jeunesse. Elles rassemblèrent en l997 près d’un million de jeunes gens tout ébaubis par le discours d’un vieillard polonais pourtant fort amoindri par la maladie et bien difficile à comprendre, voire tout simplement à entendre. Benoît XVI, quelles que soient les qualités intellectuelles et morales qu’on lui prête, avait par trop donné le sentiment d’être coupé du monde, voire de s’enfermer dans une vision exclusivement traditionaliste de son pontificat. De là le fait que nombre d’observateurs, mais à mes yeux à tort, ont voulu faire du pape François un « moderne » par opposition aux archaïsmes réels ou supposés de son prédécesseur. À tort, car la vérité, c’est que ce pape venu d’un autre continent est plutôt celui qui, contre une tradition ecclésiastique finalement bien acceptée par Jean-Paul II et Benoît XVI, revient aux origines, au message d’amour et de charité qui fut celui du Christ face aux marchands du temple. Non sans humour, il ne craint pas de demander à ses cardinaux d’en finir avec leurs « têtes d’enterrement » (sic !) et leur souci trop manifeste des vanités de ce monde pour se recentrer sur les missions premières de l’Église, celles qui concernent les pauvres et les jeunes. S’agissant de la pauvreté, il propose une belle mise au point doctrinale touchant la richesse et, plus généralement, le rapport à l’argent. On se souvient de la fameuse parabole du jeune homme riche qui refuse de partager ses biens avec autrui (ce qui fait dire à Jésus qu’il sera « plus difficile à un riche d’entrer au royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille »). François montre comment il faut y voir, non l’apologie du mal-être et de la misère, mais au contraire celle du partage, qui suppose bien qu’on valorise un certain confort matériel – sinon pourquoi recommander d’en faire bénéficier autrui ? C’est dans cet esprit que « l’Église des pauvres » doit elle aussi partager davantage, message que le pape a voulu faire passer de manière symbolique en renonçant aux ors et aux pompes de l’appartement pontifical pour habiter dans la résidence Sainte-Marthe. Quant aux jeunes, s’il faut s’adresser à eux en priorité, c’est qu’ils ne cessent de poser des questions qui nous dérangent et que, malgré leurs naïvetés, leur appétit spirituel est infiniment plus grand qu’on ne croit. À bien y regarder, il n’y a plus guère au monde que deux chefs d’État qui soient encore audibles : le pape et Angela Merkel quand elle allie l’audace réformatrice, la puissance économique et la volonté affichée d’accueillir un grand nombre de réfugiés. Les Mélenchons et autres contempteurs de l’Allemagne auront beau clamer qu’il s’agit là d’intérêts inavouables, le geste restera gravé dans les mémoires, comme le restera l’abîme que François aura ouvert entre ses prédécesseurs et lui. 

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