Point de vue

Pour une révolution du partage

Le devenir de la condition humaine est la solidarité. Ce flux de migration, la manière dont on le traitera, sera soit une négation, soit une mise en œuvre de cette solidarité. Face à l’échec de nos espérances collectives, face à la crainte de voir nos pays ne plus nous donner les garanties d’hier, nous récusons cette solidarité si quelqu’un vient sur notre territoire avec sa misère. Derrière les termes de migrants et de réfugiés, on occulte la souffrance et la qualité humaine de celui qui a bravé de terribles dangers. Nous découvrons l’impuissance de nos États qui manifestent une double incapacité : nous protéger dans notre vie quotidienne ; nous protéger contre l’autre. Le mal-vivre européen se confronte au mal-vivre importé par ces hommes et ces femmes. D’ailleurs, les opinions publiques ne distinguent plus entre les réfugiés et les migrants, entre ceux qui veulent sauver leur vie et ceux qui veulent l’améliorer. On se dit chez nous : je n’ai pas de quoi vivre et il faudrait nourrir les autres ? En réalité, c’est une révolution du partage qui est refusée. Le monde se doit d’être plus responsable et plus solidaire. Pourtant il remet en cause et sa responsabilité et sa solidarité. 

C’est un moment crucial de notre histoire. Nous créons des bombes politiciennes car les partis vont devoir choisir entre, d’une part, le respect de l’individu, donc du partage, qui semble voué à l’échec politique, et, de l’autre, la victoire électorale sur le dos des migrants rejetés. Débat cornélien ! Est-ce que les politiques guident les peuples ou est-ce qu’ils les suivent ? Aujourd’hui les ressorts sont populistes. Partout dans le monde des murs se construisent. Mais aucun mur n’a jamais pu résister à la désespérance des hommes. Or les flux migratoires ne sont pas une agression. Ils sont à la juste mesure de l’incapacité dont la communauté internationale a fait preuve pour prévenir les conflits, ou anticiper les conséquences de ceux qu’elle a provoqués, comme en Irak ou en Libye.

D’ici 2050, l’Europe aura besoin de 25 à 40 millions d’étrangers pour équilibrer sa population active. Le sujet politique principal est la gestion des flux migratoires. La solution ne se trouve plus au niveau des États-nations mais des continents. L’hypocrisie est totale sur un phénomène dont, volontairement ou non, nous sommes à l’origine, sans savoir le gérer. L’Europe, espace de solidarité ? Illusion ! Quand l’aléa géographique met l’île grecque de Kos, Lampedusa ou Calais sous tension, chacun dit : ce n’est pas mon problème. Un sursaut européen est urgent. Que faire ? Je vois quatre pistes : 

– L’Europe doit d’abord développer des centres d’accueil permettant de traiter humainement les migrants et les réfugiés. Plus il y aura d’humanité dans l’accueil, plus il pourra y avoir de fermeté dans le traitement. 

– Ensuite, créer des procédures unifiées et rapides, grâce aux nouvelles technologies, sur l’ensemble du continent européen. Avec une classification très précise entre les réfugiés qui demandent protection en vertu de conventions internationales et les migrants à caractère économique ou environnemental, dont le dossier serait analysé selon leur potentiel d’apport économique. Nombre de réfugiés afghans en transit à Calais sont par exemple très diplômés. Pourquoi ne pas créer des espaces de développement avec ces nouveaux arrivants ? On pourrait aussi imaginer une part d’intégration de réfugiés dans un nombre limité de secteurs et d’entreprises, avec un système fiscal dérogatoire.

– Il faut encore que l’Europe détermine elle-même les pays sûrs et les pays non sûrs. Si on laisse un État décider, il le fera en fonction de ses intérêts purement frontaliers. 

– Enfin, on ne peut laisser les départements affronter seuls la question des mineurs. Il faut un financement européen des mineurs qui soit ensuite mis en œuvre au plan local, notamment pour l’éducation. 

Faut-il diminuer le caractère attractif des aides aux réfugiés ? Non. Si on ne règle pas à la source le motif de leur venue, ils viendront quand même et plongeront dans l’illégalité pour vivre. Nous devons pratiquer la redistribution et le partage. Il faut retrouver le sens des politiques publiques, des problématiques de solidarité. La France doit rester un ciment. 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO

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