Grand entretien

« Nous sommes un grand pays d’immigration, pas un pays d’asile »

Assiste-t-on à un changement d’échelle migratoire en France depuis quelques mois ?

Il s’agit incontestablement d’un afflux extraordinaire lié à des événements extraordinaires comme la guerre en Syrie et en Irak. Oui, le nombre des demandeurs d’asile politique sera incontestablement supérieur à celui dont nous avons l’habitude. Il y a évidemment un précédent auquel il est délicat de se référer parce que les intéressés le rejetteraient : c’est l’accueil des rapatriés d’Algérie au début des années 1960. En deux ou trois ans, la France accueille plus d’un million de personnes. D’une population de 46 millions d’habitants, elle passe rapidement à plus de 48 millions. Quand vous lisez les verbatim des discussions entre le général de Gaulle et Alain Peyrefitte, il y a un moment saisissant. On explique à de Gaulle qu’il faudra accueillir en métropole quelques milliers de pieds-noirs… et il se récrie : nous n’y arriverons pas ! Et de jour en jour, les chiffres montent. Il est effaré. 

Bien sûr, ce n’est pas une migration étrangère. La première réaction, c’est jamais nous n’arriverons à accueillir 10 000 personnes. J’observe que nous avons pu en accueillir un million. Bien sûr, cela a été compliqué, les rapatriés ont beaucoup souffert, mais cela a été fait. Dans une période de forte croissance, il est vrai.

Il y a un autre exemple qui remonte à l’avant-guerre avec les réfugiés espagnols après la prise de Barcelone en janvier 1939. Il y a eu quasiment un million de Catalans qui ont franchi la frontière. Ils n’ont pas été chaleureusement accueillis. L’armée républicaine a été désarmée et les migrants ont été hébergés dans ce qu’on a appelé à l’époque des camps de concentration sans savoir que l’expression allait prendre une autre signification. C’étaient des conditions effroyables, avec des taux de mortalité importants. Les historiens estiment qu’environ 600 000 personnes sont finalement restées en France. Là aussi, la France a finalement accueilli à contrecœur une population qui fuyait la guerre et ses exactions. 

Ce qui est frappant, c’est que nous sommes incapables de tirer les leçons des expériences du passé. Le réflexe est identique : d’abord, ce n’est pas possible ; ensuite, essayons de nous défausser sur d’autres pays.

Les ministres de l’Intérieur successifs expliquent pourtant que la France se place en tête des pays d’accueil.

Ce n’est pas du tout le cas. La France n’est pas un grand pays d’asile ! Éric Besson, ministre de l’Immigration, répétait à satiété que nous étions les plus généreux. C’était totalement erroné. Nous acceptions alors entre 16 et 18 % des demandes d’asile, un taux très faible. 

En réalité, les hommes politiques font preuve d’une inculture statistique confondante. Leur culture statistique est tellement lamentable qu’ils continuent à utiliser des chiffres absolus. Or il faut toujours rapporter les chiffres à la population du pays. Quand on rapporte les demandes d’asile à cette dernière, on constate que la France est très loin de l’image que les politiques veulent donner d’elle. 

Les outils sont-ils adaptés ?

La convention de Genève est extrêmement stricte. Elle a ceci de particulier qu’elle individualise les persécutions. Elle n’accorde sa protection qu’aux personnes qui démontrent qu’elles sont individuellement menacées. Il ne suffit pas d’appartenir à une catégorie, une ethnie, un peuple menacé. Il faut prouver que l’on est persécuté. D’où l’importance du récit individuel pour justifier sa demande.

Sur un autre plan, on continue de distinguer migration économique et migration politique. Mais comment démêler ce qui est le tissu de la vie ? La guerre civile en Syrie détruit les immeubles, les écoles, les emplois. Comment distinguer les deux migrations ? Nous avons affaire aujourd’hui à une migration mixte.

Ce mouvement migratoire est-il un atout, une chance pour la France ?

Les arguments utilitaires ne sont pas les bons. Quand vous analysez le courant de migration légale qui arrive en France – 200 000 ressortissants non européens obtiennent chaque année un titre de séjour – un fait apparaît clairement : 90 % sont des migrants qui arrivent au titre de conventions internationales signées par la France. C’est un flux constant quel que soit le gouvernement en place depuis le début des années 2000. Vous avez les mêmes proportions année après année de mariages entre des Français et des étrangers (60 000), d’étudiants (60 000), de regroupement familial (35 000), de réfugiés politiques (20 000) et de travailleurs (20 000). Il existe donc une impuissance radicale des politiques à réguler ce flux, que Nicolas Sarkozy qualifiait de « subi ». Il a prétendu vouloir diviser ces chiffres par deux. Mais on ne divise pas un droit par deux…

Le Front national déclare vouloir le diviser encore davantage. 

Par vingt, effectivement. Autant dire, une quasi-disparition. Le FN explique qu’il modifiera la Constitution, mais celle-ci n’est pas concernée. Il s’agit de conventions internationales que la France a ratifiées. Il faudra donc l’annoncer et se préparer à des représailles des pays visés. Comment refuser le regroupement familial à certains pays et pas à d’autres ? Le rêve du FN, vivre entre soi sans immigration, c’est ce qui se passait dans les pays communistes. Ce modèle fut celui des pays communistes durant plusieurs décennies.

Mon rôle de démographe n’est pas de donner des leçons de morale aux politiques. Il est de leur faire observer que les flux d’entrée sont invariants depuis dix ans. En dépit de tous les efforts, de tous les obstacles, les immigrants viennent s’établir en France en vertu des droits internationaux qui leur en donnent le droit. C’est la caractéristique de la France : nous sommes un grand pays d’immigration, et de longue date, sans être pour autant un grand pays d’asile. 

La véritable logique de l’immigration est une logique des droits, du droit international. Les immigrants ne viennent pas pour combler les trous de la pyramide des âges ou pour exercer tel ou tel métier en tension, ils viennent parce qu’ils en ont le droit. Les associations humanitaires devraient plus souvent assumer cette argumentation.

Quelle est la part, dans la France d’aujourd’hui, des étrangers et des Français d’origine étrangère ?

On le sait maintenant alors qu’autrefois la question des origines était difficile à poser. J’ai fait partie de ceux qui, à ­l’INSEE et à l’INED, se sont battus durant de longues années pour que l’on ait le droit de poser ces questions. À partir d’un questionnaire en 1999 et puis d’enquêtes Emploi, nous avons établi qu’entre 22 et 25 % des personnes vivant en France sont soit immigrées soit enfants d’au moins un immigré. Ce quart de la population se répartit à peu près par moitié entre la première et la deuxième génération. C’est là que réside souvent une incompréhension dans l’opinion : les flux, si vous permettez ce vocabulaire de démographe, ne sont pas considérables alors que les stocks le deviennent au fil du temps. Notre modèle n’est pas celui de l’invasion massive, mais de l’infusion durable. 

S’agit-il d’une singularité française ?

Oui. La stabilité du flux migratoire vient de nos anciennes colonies. Les flux en provenance de l’Algérie et du Maroc sont toujours les plus importants dans les 200 000 entrées annuelles. Comparés à ceux des autres pays, nos paramètres sont extrêmement stables et notre taux de fécondité permet pour l’instant à notre population de se maintenir. C’est un facteur favorable à l’intégration. Les autres pays européens comme l’Allemagne et l’Italie ne croissent que par l’immigration.

La population française sera-t-elle dans une génération comparable à celle de l’île de la Réunion comme vous l’évoquiez à la fin du Temps des immigrés ?

C’est un avenir inévitable. Les mariages mixtes progressent dans toutes les catégories de population. L’enquête Trajectoires et origines, menée par l’INED et l’INSEE en 2008, montre que les musulmans pratiquants ne sont ni plus ni moins endogames que les catholiques pratiquants ou les athées convaincus. Mon propos n’est ni un rêve, ni une prophétie, ni une utopie. La Réunion est un laboratoire très concret du brassage des origines, fort intéressant et qui fonctionne bien.  

Propos recueillis par LAURENT GREILSAMER

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