Point de vue

« L’immigration n’est ni une chance ni une malchance. C’est une réalité »

C’est une crise sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Une crise difficile à quantifier : nous connaissons le nombre de migrants arrivés, mais nous ignorons, par exemple, le nombre de personnes susceptibles de quitter la Libye ou les pays limitrophes de la Syrie pour gagner l’Europe. Lorsque François Hollande fait le constat de cette crise, cela ne doit pas être en tant qu’observateur mais en tant que président de la République française. Dans ce cas, quelle mesure prend-il ? Depuis avril, je proclame que cette crise ne peut pas être gérée dans le seul cadre national ni même européen car c’est une crise de dimension internationale.

Elle a en partie été provoquée par des interventions extérieures venues des États-Unis et de leurs alliés qui doivent aux côtés de l’Europe prendre toutes leurs responsabilités. Des pays comme la Jordanie, le Liban et la Turquie supportent le plus grand poids de l’accueil des réfugiés. Si ces États devaient encore s’affaiblir, voire s’effondrer, ce qui n’est pas totalement inconcevable, notre position géographique et historique nous engagerait bien au-delà de ce que nous faisons aujourd’hui. Cette crise exige donc des initiatives politiques car l’enjeu est mondial.  L’Union européenne aurait dû saisir la communauté internationale, mais elle ne l’a pas fait et elle ne dispose pas de siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Le Royaume-Uni qui en a un ne sait plus très bien s’il est encore dans l’Europe. C’est à la France, usant de son siège permanent, de provoquer cette réunion d’urgence du Conseil de sécurité en vue d’une conférence qui traiterait de toutes les dimensions du problème : humanitaire, économique, militaire, géopolitique. C’est le devoir de François Hollande d’agir à ce niveau-là et de ne pas laisser l’asile être paralysé au niveau européen dans des conversations – indignes – de boutiquiers, ayant l’habitude de se disputer sur la répartition de quotas laitiers.

L’immigration n’est ni une chance ni une malchance. C’est une réalité. Depuis la fin du xixe siècle, des étrangers se sont installés en France pour des raisons économiques ou politiques ; ils se sont progressivement intégrés et ont contribué au renforcement d’une population française dont il faut se rappeler qu’elle était à cette époque l’une des plus faibles du continent alors qu’aujourd’hui nous affichons une bonne santé démo­graphique. Dire que l’immigration est une chance, c’est seulement faire l’inverse de ceux qui expliquent que c’est une malchance. C’est accréditer l’idée qu’il y a une hiérarchie : les uns plaçant les immigrés en dessous des Français et les autres les plaçant au-dessus !

Accueillir des réfugiés, ce n’est donc ni une charge ni une chance mais un principe que l’on respecte parce qu’il donne sens depuis ses débuts à notre République. Reste que pour accueillir l’autre, il faut se sentir bien chez soi. Or les Français ne se sentent pas bien entre eux. Ils ne se voient pas toujours en compatriotes. Il y a donc tout un travail à faire : intégrer l’histoire de l’ancien empire dans l’histoire que l’on enseigne et que l’on se raconte sur nous-mêmes ; se parler des moments traumatiques comme par exemple la sortie de la colonisation ; bref, faire une histoire commune qui nous permette de reprendre confiance en nous et de construire un futur dans lequel nous serions plus accueillants. Ce n’est pas du long terme, c’est tout de suite, par exemple dans les programmes scolaires.

Sur le plan de la gestion de l’asile lui-même, il faut, comme le veut la convention de Genève dont nous avons été parmi les initiateurs et les premiers signataires, traiter les demandes d’asile des personnes qui se trouvent sur notre territoire selon une procédure juste, mais aussi rapide.

Enfin, comme le fait l’Allemagne, nous devrions favoriser une répartition géographique des réfugiés, ce que nous ne faisons pas assez. Les bureaux de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) sont centralisés en région parisienne et aucun demandeur n’a envie d’en être trop éloigné. Une évolution est nécessaire. 

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Les chiffres déchiffrés Faux-semblants statistiquesLoup Wolff
Extrait Issa

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