La voix du poète

Le Rat de ville et le Rat des champs

Éventail dessiné par Kitao Shigemasa
© Christie’s Images/Corbis
Éventail dessiné par Kitao Shigemasa
© Christie’s Images/Corbis

Autrefois le Rat de ville
Invita le Rat des champs,
D’une façon fort civile,
À des reliefs d’ortolans.

Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis :
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.

Le régal fut fort honnête,
Rien ne manquait au festin ;
Mais quelqu’un troubla la fête,
Pendant qu’ils étaient en train.

À la porte de la salle
Ils entendirent du bruit ;
Le Rat de ville détale,
Son camarade le suit.

Le bruit cesse, on se retire :
Rats en campagne aussitôt ;
Et le Citadin de dire :
Achevons tout notre rôt.

C’est assez, dit le Rustique :
Demain vous viendrez chez moi ;
Ce n’est pas que je me pique
De tous vos festins de roi.

Mais rien ne vient m’interrompre ;
Je mange tout à loisir.
Adieu donc ; fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre.

 

Fables choisies et mises en vers, Livre I, Fable ix, 1668.

 

Comme son père, Jean de La Fontaine fut maître des Eaux et Forêts. L’office ne lui coûtait guère mais il rapportait. Quand il le perd, il lui faut trouver à près de quarante ans une nouvelle source de revenus. Ce seront les lettres : pour des protecteurs, La Fontaine fera bientôt parler le loup, l’agneau, les arbres et les plantes. Oublions la légende du fabuliste distrait et débonnaire. L’époque était trop riche en intrigues. Mais, du poème chrétien La Captivité de saint Malc à la dernière des fables, Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire, le poète choisira toujours dans son œuvre la tranquillité des bois plutôt que l’animation des villes. Car « apprendre à se connaître est le premier des soins ». « Troublez l’eau : vous y voyez-vous ? » Le Rat de ville et le Rat des champs paraît dans le premier livre des Fables en 1668. La Fontaine supprime le premier repas offert par le Rustique qui figurait chez le satiriste latin Horace. L’action se développe désormais en un lieu unique au cours de six quatrains aux rimes croisées puis d’un dernier aux rimes embrassées. Le choix d’un vers impair, l’heptasyllabe, contribue à la légèreté musicale. L’auteur en appelle au lecteur pour imaginer une scène qu’un tapis de Turquie suffit à dresser. Admirons l’humour véloce du militaire « rats en campagne » de la cinquième strophe. Le Citadin propose à son compagnon de finir le rôti : le repas. Mais c’est au Rat des champs de fournir la morale. « On ne sort qu’en fuyant vainqueur de ces combats. » Préférons les charmes de la paix aux appas des cours. 

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire
Les chiffres déchiffrésLes petits et les grosLoup Wolff