La voix du poète

Le Prophète

par Khalil Gibran (1883-1931)

Une femme qui tenait un nouveau-né contre son sein dit : Parle-nous des Enfants.
Il dit :
Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles du désir de la Vie pour elle-même.
Ils passent par vous mais ne viennent pas de vous,
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez loger leurs corps, mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter, pas même en rêve.
Vous pouvez vous efforcer d’être semblables à eux, mais ne cherchez pas à les rendre semblables à vous,
Car la vie ne revient pas en arrière et ne s’attarde pas avec le passé.
Vous êtes les arcs à partir desquels vos enfants, telles des flèches vivantes, sont lancés.
L’Archer vise la cible sur la trajectoire de l’infini, et Il vous courbe de toutes ses forces afin que les flèches soient rapides et leur portée lointaine.
Puisse votre courbure dans la main de l’Archer être pour l’allégresse,
Car de même qu’Il chérit la flèche en son envol, Il aime l’arc aussi en sa stabilité.

 

Extrait du Prophète, traduit de l’anglais par Anne Wade Minkowski et préfacé par Adonis, 1992. © Éditions Gallimard

 

Il est à l’âme une langue natale : la voix des créateurs. Le peintre et écrivain Khalil Gibran naît au Liban. Et c’est en arabe qu’il rédige partie de ses récits, articles et poèmes. La dénonciation de toutes les oppressions, et notamment de l’occupation ottomane, s’y lie à une émancipation stylistique des chaînes du passé. Les influences multiples, des monothéismes à Nietzsche, servent un propos spirituel révolutionnaire. Mais l’auteur, exilé aux États-Unis dès ses douze ans, écrivit aussi en anglais. Et il choisit cette langue pour Le Prophète, paru en 1923 et vendu à des millions d’exemplaires. L’élu Al Mustafa y dispense son enseignement en vingt-six proses poétiques. Chacune débute par la question d’une figure représentative, telle la mère de l’extrait ci-dessus. Les réponses nous invitent à une perception nouvelle de l’univers et de nous-mêmes. Pour vivre dans la joie, pourquoi ne pas dépasser les apparences sociales et les lieux communs de la morale ? Il est en chacun de nous un moi plus profond connecté à la Vie elle-même : notre moi divin. Le style témoigne du multiculturalisme de l’auteur. Sous l’apparente simplicité, remarquez ces et, ces car répétés. Ils rappellent en anglais la Bible traduite sous le roi Jacques Ier, la King James Version. Tandis que les références à l’Archer et à la flèche sont dignes des poètes soufis. Khalil Gibran utilise des tournures, des images archaïques pour prophétiser un avenir autre. Aux parents de jouer leur partition en sourdine pour que résonne le chant des enfants. 

 

À lire, Œuvres complèteschez Robert Laffont.

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