Point de vue

L’hétaïre et le métèque

J’ai poussé la grille de l’École française d’Athènes non seulement parce qu’elle possède un beau jardin agrémenté de cyprès et de palmiers centenaires, mais aussi pour profiter de sa bibliothèque : j’ai espéré découvrir là une autre Grèce, plus généreuse, j’ai eu besoin de me réconcilier avec mon pays.

Je n’ai pas été déçu : il y a bien eu une époque où les étrangers étaient reçus avec des égards, où on leur offrait des cadeaux, où ils jouissaient de la plus haute des protections, celle de Zeus, le père des dieux, qui était surnommé l’hospitalier. C’est le mot xénos, l’étranger, toujours en vigueur dans la langue d’aujourd’hui, et qui signifiait à l’origine « l’hôte », qui m’a servi de guide dans cette recherche. Xénophobie n’est pas un mot ancien : il date selon le Robert de 1903, selon le dictionnaire grec de 1887. Les Athéniens accueillaient d’autant plus chaleureusement leurs hôtes qu’ils parlaient le grec et venaient d’une cité amie. Ils leur accordaient parfois le droit d’épouser une Athénienne, mais rarement la citoyenneté. Les non-hellénophones, les barbares en somme, des gens modestes en général, étaient perçus non sans quelque réserve : on les interrogeait sur leurs projets, on examinait leurs papiers, des parchemins où figurait, en guise de photo, la description détaillée de leur personne. Au bout d’un mois ils obtenaient le titre de métèque en s’acquittant d’une taxe et pouvaient rester. C’est dire qu’ils jouissaient tout de même d’une certaine considération : peut-être Zeus les protégeait-il eux aussi. L’histoire a retenu le nom de plusieurs immigrés qui ont fait fortune à Athènes, notamment dans le commerce. L’attitude envers les étrangers variait cependant d’une cité à l’autre. La moins hospitalière, on s’en doute, était Sparte : dans son fameux discours prononcé à l’occasion des funérailles des premiers soldats tués lors de la guerre du Péloponnèse, Périclès oppose le libéralisme d’Athènes, « ville ouverte à tous », à la sauvagerie de la cité lacédémonienne qui procède à des expulsions d’étrangers. Si le mot xénophobie ne figure pas dans les vieux dictionnaires, le terme xénilassia, le bannissement des étrangers, y est bien présent.

J’ai quitté l’École avec des sentiments mitigés. L’idée que les premières pièces d’identité avaient été mises en circulation en Grèce ne m’enchantait pas. J’ai songé que si Périclès avait été maire de Paris quand je suis arrivé en France, il aurait sûrement envoyé gare de Lyon une hétaïre pour m’accueillir, vêtue d’une espèce de chemise de nuit, pieds nus. « Vous n’êtes pas trop malheureux ? se serait-elle inquiétée. Pas trop fatigué non plus ? Venez, on va boire un pastis, ça ressemble à notre ouzo. » 

[…]
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