Parlons philo

En chemin

– Non.
– Pourquoi non ?
– Quand je ne sais pas, je préfère dire non. Ou plutôt comme Bartleby, ce personnage de Melville qui dit : « Je préférerais ne pas. » Ce n’est même pas non. Je préférerais qu’on ne me pose pas la question.
– Mais vous savez pourquoi vous n’allez pas voter ?
– Non, justement. Je ne suis même pas sûr de ne pas voter. D’ailleurs, je suis en train d’y aller. Mes pieds m’emmènent au bureau de vote, malgré mon cœur et ma tête. C’est ça le plus ennuyeux. Parce que si vous me demandez mon avis, je vote unanimement pour le vote. C’est un droit, un devoir, etc.
– La démocratie, c’est comme la santé, on n’y pense que quand on la perd.
– Mais là... Ce n’est pas simplement que je ne comprends rien à l’Europe, je ne comprends pas pourquoi je n’y comprends rien, alors qu’elle est purement rationnelle. Si un candidat pouvait m’éclairer sur les raisons de ma désaffection, je crois que je voterais pour lui. Vous avez de la chance d’être Japonais, au moins vous n’avez pas à vous poser ces questions.
– Husserl disait en 1935 : « Le plus grand péril qui menace l’Europe, c’est la lassitude. Combattons ce péril des périls en “bons européens”, animés de ce courage que même un combat infini n’effraie pas. »
– C’est étrange, je vote dans l’école de nos enfants, et j’en sais moins qu’eux sur ­l’Europe. J’en sais moins qu’eux sur beaucoup de choses, en même temps.
– Oui, c’est à se demander à quoi sert l’école, si elle laisse si peu de traces.
– L’école, c’est comme l’Europe. Tant qu’on y est, on rêve d’en sortir. Mais si on en sort, on risque de le regretter. Le problème, c’est qu’on ne nous a pas appris à aimer ­l’Europe.
– L’Europe c’est comme l’école, on ne peut jamais l’aimer. Même quand on est bon élève. Et puis l’amour, ça ne s’apprend pas.
– Si, quand même. On nous a appris à aimer la paix. À chaque fois qu’il y a un ­documentaire sur la Première ou la ­Seconde Guerre mondiale, je me dis : Ouf ! Ça au moins, c’est fini. Merci Arte.
– Vous dites guerres mondiales, mais c’étaient plutôt des guerres civiles entre Européens. Husserl, encore: « Quelle que soit l’hostilité mutuelle des nations européennes, elles conservent sur le plan de l’esprit une parenté intérieure qui les pénètre de part en part et surmonte les différences nationales. C’est comme un lien entre frères et sœurs, qui suscite au sein de ce cercle la conscience d’un chez soi. »
– Et Husserl, ça parle à un Japonais ?
– J’enseigne la philosophie européenne dans une école américaine. Beaucoup d’élèves asiatiques.
– Mais le Japon aussi a fait la guerre. C’était bien mondial !
– Pas vraiment. Plutôt des guerres d’origine européenne contrôlée. L’Asie n’a fait que se joindre au mouvement.
– Comme si l’Europe avait ouvert une franchise dans le Pacifique ?
– L’Europe porte en elle son exportation. Husserl, toujours : « Notre Europe recèle quelque chose d’unique, qui est sensible même à d’autres groupes humains : c’est quelque chose qui – en dehors de tout souci utilitaire – devient pour elle un motif de s’européaniser plus ou moins, alors que, si nous avons de nous-mêmes une juste compréhension, nous ne chercherons pas par exemple à nous indianiser. »
– Quel rapport avec les Indiens ? On croirait entendre un colonialiste.
– Il veut dire que les non-Européens peuvent rêver de s’européaniser, mais pas l’inverse. L’Europe, selon lui, est moins géographique que spirituelle. C’est une idée normative, un but qu’on ne peut jamais atteindre, mais vers lequel on progresse indéfiniment. L’Europe, c’est l’universel, la Raison infinie. La méthode de Descartes, par exemple, permet de tout penser. Sous la diversité infinie du monde naturel, l’unité des lois physico­mathématiques.
– Et c’est pour ça que je n’ai pas envie d’aller voter ?
– On ne peut pas aimer l’universel. Trop abstrait. On préfère aimer quelqu’un. ­Plutôt un chef qu’un guichet.
– Mais l’Europe n’a pas le monopole de l’esprit !
– C’est vrai. Méthode vient du grec, qui veut dire chemin. Mais tao aussi veut dire à la fois chemin et esprit. Deleuze proposait à la pensée européenne ce devenir asiatique : « On dit que les Japonais ne perçoivent pas comme nous. Ils perçoivent d’abord le pourtour. Alors, ils diraient : le monde, l’Europe, la France, la rue de Bizerte, moi. C’est un phénomène de perception. On perçoit d’abord l’horizon. On perçoit à l’horizon. »
– L’horizon, là, c’est plutôt un Parlement européen d’antieuropéens. L’Europe mobilise surtout ceux qui lui disent non.
– Vous connaissez la différence entre l’Asie et l’Europe ? Quand un asiatique dit oui, ça veut dire peut-être ; quand il dit peut-être, ça veut dire non : un asiatique ne dit jamais non. Alors qu’en Europe, quand vous votez non, ça devient peut-être. Et peut-être finit par devenir oui.
– Voter ne sert donc à rien !
– Au contraire. Vous savez comment les Américains vous appellent en ce moment ? Des obstacles non tarifaires. Dont il faut se débarrasser au nom du libre marché.
Obstacle non tarifaire ? C’est exactement moi ! Je sais contre quoi je vais voter, merci !
– La question, maintenant, c’est pour qui ?
– Je trouverai. En chemin... 

@opourriol

 

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire