Récit

Les sept plaies de l’Algérie

La première malédiction de l’Algérie, c’est le FLN et ses apparatchiks. Nous sommes gouvernés par un parti qui a fait une guerre de libération et qui se pose en libérateur en s’accordant les privilèges du vainqueur. La deuxième malédiction, c’est l’armée et ses généraux. L’Armée de libération nationale, c’est son titre. Le peuple est évacué. C’est le peuple qui s’est libéré mais l’armée le spolie de sa victoire pour se l’attribuer. La troisième malédiction, c’est la « Securitate » et ses tortionnaires. C’est une armée secrète, obscure, invisible, qui terrifie les gens. La quatrième malédiction, c’est le socialisme et ses profiteurs. L’option socialiste de ­l’Algérie a enfanté un peuple d’assistés, de profiteurs, une majorité de gens qui ont accès à la distribution, à ce qu’on a appelé « la mangeoire ». Le socialisme de la mangeoire. Les gens abandonnent alors toute dignité et se mettent au service du petit chef du coin qui les nourrit, et ça se passe très bien...

Passons aux deux grandes malédictions arrivées dans les années 1970 : la religion et l’arabisation. L’Algérie était un pays laïque, révolutionnaire. Son peuple se situait dans la modernité. À cette époque, voilà qu’il sombre dans la religion, comme si les gens étaient soudain drogués. Quant à l’arabisation, c’était d’abord un discours, celui de l’algérianisation, de l’authenticité : il fallait réintégrer sa religion, se réapproprier sa langue, sa culture. Mais au début des années 1980, avec le président Chadli, on a basculé dans ces folies qui nous ont coupés du monde et ont mis dans la tête des gens qu’avec la religion, avec l’islam, avec la belle langue arabe, les Algériens étaient des êtres exceptionnels. 

Pour que tout le système fonctionne, il fallait de l’argent. Le pétrole était là qui coulait à flots, une vraie rente. C’est la septième malédiction. Le pétrole a permis de mener au pas de course la politique d’arabisation. Du jour au lendemain, ­l’Algérie a recruté plus de cent mille professeurs d’arabe partout dans le monde, jusqu’au Vietnam ou au Yémen, et beaucoup dans le monde arabe, en Égypte, en Irak. Les gouvernements concernés en ont profité pour se débarrasser de leurs opposants, en particulier des islamistes. On leur a ouvert les portes. On les a recrutés, on leur a confié nos enfants. Ils étaient traducteurs, interprètes, profs d’arabe, enseignants, avec de faux papiers, de fausses licences, de faux doctorats… Ainsi est mort l’enseignement en Algérie.

Puis est venue la huitième malédiction, ou plutôt la huitième merveille du monde, Bouteflika. Sept malédictions, ce n’était pas assez. C’est un empereur, un roi, c’est Ceausescu ou Fidel Castro. C’est surtout une catastrophe. Il a dans la tête des tas de mythes sur lui-même. Et le peuple croit tout ce qu’on lui dit. Que l’islam va le mener droit au paradis. 

Les peuples sont crédules. La crédulité, c’est la sécurité. On n’a pas besoin de réfléchir. Nos chefs pensent à tout, nous protègent, nous racontent de belles histoires comme le font les grand-mères aux enfants pour qu’ils dorment. Et l’islam est riche de jolis contes.

L’État, lui, a tous les leviers en main. Il est propriétaire des usines, des terrains. Il redistribue l’argent selon ses critères : le clientélisme, la soumission. Jusque dans les années 1990, ­l’Algérie était socialiste. Le gouvernement distribuait absolument tout. Un emploi, un logement, un salaire, un bon pour avoir une voiture, un téléphone, un téléviseur… Maintenant que l’économie s’est libéralisée, on donne des marchés aux clientèles qui se partagent le gâteau pour les maintenir dans la dépendance. Entre-temps, une guerre sans merci a fait 200 000 morts en Algérie, dressant les islamistes contre le FLN. Ce « printemps algérien » des années 1988-1990 aura tout changé. Jusqu’ici, il n’existait qu’un seul centre distributeur, une seule mangeoire aux mains du président et de ses hommes ; désormais, plusieurs centres de pouvoir se chevauchent : le président, les services secrets, l’armée, les islamistes. Chacun a monté son système.

L’armée joue sur le pétrole. Elle négocie avec les grandes compagnies, les fait entrer en Algérie, leur obtient des concessions. Chacune a son correspondant au sein de ­l’armée. Le général X s’occupe de Total, le général Y gère les intérêts d’Exxon. D’autres gradés et leurs enfants font le reste. L’armée a son Monsieur voiture, son Monsieur médicament. Il y a toujours un général qui cultive le lien entre le marché algérien et les grandes firmes européennes ou américaines. De la même façon, les islamistes se sont taillé un empire. Le pouvoir leur a concédé tout le commerce de gros et de demi-gros. Ils ont constitué d’immenses entreprises. Ils emploient des hommes de main, d’anciens soldats venus des maquis qui blanchissent l’argent du racket et des hold-up. Le commerce est à leurs yeux la seule activité acceptée par l’islam. Le prophète était commerçant, ils sont donc commerçants…

Les services secrets ont aussi leur business. Une grosse partie de leurs revenus vient de commissions. Ils vendent leur protection à de grands patrons. Ils obligent leurs partenaires étrangers à fonctionner de la même manière en sous-traitant des opérations avec leurs ­collègues étrangers. Chacun surveille les opposants des uns et des autres. Ils se rendent des services. La démo­cratie est très plastique, elle s’accommode même du diable. Cela peut-il durer ? Les grands barons sont très inquiets de voir la rente pétrolière se tarir. Il faut comprendre qu’à son arrivée au pouvoir, Bouteflika a trouvé un pays en situation de guerre totale. Pour fabriquer la paix, il fallait engraisser tout le monde, acheter des appuis à l’étranger. C’est ainsi qu’on a exploité « à mort » les puits de pétrole. Quand on extrait du sol sa richesse en une minute, on a beaucoup d’argent. Mais après, on est pauvre. 

Conversation avec ÉRIC FOTTORINO

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire
Les chiffres déchiffrésÉphémère jeunesseLoup Wolff