Témoignage

L'Algérie invisible de Kamel Daoud

Algérie, « terra incognita » organisée depuis 1962. « Incognita » car on peut aller vers ce pays sans jamais y arriver, y loger sans y habiter, y arriver en le ratant ou le connaître par une série de malentendus, ou s’en désintéresser par besoin de s’aérer. Quelques clés à l’usage du touriste, du curieux ou de l’indifférent passant.

 

D’abord le régime politique. C’est l’une des plus fascinantes questions en Algérie, pour les Algériens comme pour les autres. Le régime est né du syndrome de la clandestinité, selon Benjamin Stora, éclaireur patient de nos arcanes. Explication : lors de la guerre de Libération déclenchée en novembre 1954, il a fallu que le FLN (Front de libération nationale) opte pour la survie face à la machine de l’armée française : pseudonymes de guerre, maquis, cachettes et escamotage des apparences. L’état-major était collégial pour éviter la décapitation ou la monarchisation de la révolution, les noms étaient faux et le commandement ténébreux. Cette culture sera pérennisée par les décolonisateurs pour faire peur aux décolonisés : le régime en Algérie est occulte par stratégie. Il est apparent (présidence, gouvernement, ministres, préfets et armée, polices, etc.), mais il est occulte (services de renseignement, réseaux, lobbies et corporations ou régions). Le « peuple », rime de l’hymne national et entité discursive commode, joue le jeu : il fait allégeance au pouvoir apparent, mais ne craint et redoute que le pouvoir occulte. L’apparence est régence, l’occulte est le réel. Dans un salon d’Alger, un puissant du moment se plaît toujours à raconter cette histoire : lors d’une visite présidentielle française, un ministre français lui avait demandé pourquoi tant d’opacité dans le régime algérien. Réponse fusante : « C’est notre seule force. » Mais aussi puissance. Le mythe des « services » est vigoureux : il a un patron sans portrait ni photo dans les médias (mis à part une vieille photo floue et douteuse), et qui a lui-même un pseudo. Tous les officiers ont d’ailleurs des prénoms d’emprunt : cela augmente le prestige mais aussi l’emprise sur les esprits. Pour l’anecdote, lorsque le général des services Mediène, alias Toufik, sera plus ou moins écarté des affaires fin 2014, l’imaginaire politique algérien lui trouvera vite un remplaçant dans le panthéon du clair-obscur : Saïd Bouteflika, le frère de Bouteflika. Il sera rapidement investi de pouvoirs immenses, de prétentions à la monarchie, d’une capacité à murmurer à l’oreille des chevaux. Signe que l’Algérie a besoin d’un maquis clandestin, même après son indépendance.

 

République, démocratie, monarchie, califat ou ­dictature ?Un peu de tout. Jeux de circonstances et d’opportunités. Le régime est en gros une démocratie formelle mais une dictature réelle, il est centraliste mais démembré. Il joue le califat pour calmer ses clients islamistes, mais c’est aussi une dictature face à toute opposition, sauf celle qu’il fabrique. En quinze ans de pouvoir unipersonnel, Bouteflika a consacré la monarchisation du régime avec des hommes puisés dans son clan, sa région (le Tlemcenois fantasmé), et les rumeurs sur les ambitions du frère. Il a consacré le droit du sang au détriment du droit tout court, du moins selon la rumeur nationale. Le pays est pluraliste depuis les soulèvements de 1988, mais le parti unique gagne presque toujours.

 

Est-ce qu’il s’agit d’un régime militaire ? C’est l’un des clichés tenaces chez les journalistes français « algérianisants » occasionnels : on s’imagine le régime avec un président fantoche, des généraux en mode Olympe et un peuple soumis au racket. Vrai ? Simpliste. Le paradoxe est que le président peut nommer les généraux un par un, mais eux peuvent le désigner en groupe. L’armée n’est pas le pouvoir, mais une composante du pouvoir. Si le schéma est valable depuis longtemps, Bouteflika le Rusé l’épuisera. De mises en retraite en réformes, il obtiendra une sorte de recomposition de la collégialité fondatrice du régime : sa méfiance envers l’armée le conduira à un putsch interne – affaiblissement des « ­services » au nom de la « démocratie », mise à l’écart des officiers des années 1990 pour les remplacer par Ahmed Gaïd Salah, un général dont il est proche et qui a failli être limogé par ses pairs et a donc mille raisons d’être fidèle à son sauveur. Du coup le régime s’est recomposé : un tiers pour le général, un tiers pour les hommes d’affaires fidèles et un tiers pour le parti unique avec ses hommes de main fabriquant des résultats électoraux glorieux et ses rabatteurs de clients. 

En gros, c’est complexe : un président affaibli mais rusé, un frère en soutien, un général, un parti unique (le FLN qui revient en force), des hommes d’affaires à la Russe, en oligarques (en 2014 juste avant les présidentielles, le Forum des chefs d’entreprise, presque forcé et devant les caméras, élira à main levée un homme du sérail). Le cercle se développe, vers le bas, par le biais d’un recrutement sur la base de la région, puis des nominations et, enfin, des ­clientélisations. 

Ce régime survit aussi par mode de sursis et par miracles et pluviométrie : il sera déstabilisé par la fin du bloc communiste, mais se maintiendra grâce à une guerre civile « nécessaire ». Les islamistes ont failli le renverser, mais il sera sauvé par les attentats du 11-Septembre aux États-Unis, qui convertiront les pressions en soutiens. Il a manqué se faire emporter par la fuite du président tunisien Ben Ali et par les « printemps arabes », mais il jouera en tuant le temps, pas les gens. Son avenir ? C’est son passé de libérateur : il en use, abuse et pompe le sang et le pétrole. Et demain ? Personne ne sait. Étrange formule d’un ami : le pays fonce droit dans le mur, mais le mur n’existe pas. Formule de conclusion : ce n’est pas un régime de militaires mais, en Algérie, on s’ennuie plus que dans une caserne sans guerre.

L’énigme du régime est renforcée par la volonté d’invisibilité de l’Algérie. Parlez de l’Algérie lors d’un dîner et vous verrez s’épuiser l’intérêt, se forcer la curiosité et s’ennuyer les anges. C’est que le pays n’est pas un pays de fantasme orientaliste, ni un bon souvenir, ni une image claire, ni une matrice d’images du désir. On n’en sait rien. Pour résumer : cette nation, c’est la Corée du Nord africaine. Du coup, on parle de son histoire pour ne pas perdre le repère de sa géographie. Le régime, en contrôlant les flux de touristes et d’informations, en évitant les effets de loupe internationaux et les mondanités, a réussi l’essentiel : échapper à l’attention, donc aux pressions, donc aux inquisitions. Il vit caché, donc heureux. L’Algérie est un curieux pays invisible : les diplomates occidentaux installés en Algérie mettent, en règle générale, deux ans pour en obtenir quelques clés et une sensation de malaise intransmissible. Trop complexe à expliquer pour le passant international. Invités pour couvrir les élections routinières, les journalistes étrangers sont forcés au mode « embedded », les « politiques » sont enfermés dans le circuit d’Alger et les effets spéciaux de la peur s’appuient sur le spectre des djihadistes et la menace islamiste. L’affaire de la prise d’otages de Tiguentourine, champ gazier du sud du pays, le 16 janvier 2013, illustre la méthode algérienne : pas de négociations, pas de communication, pas d’explications, mais une tragique efficacité (37 otages et 29 islamistes tués) qui donne raison à celui qui n’a pas raison. La dictature algérienne est surtout une dictature molle : elle est basée sur le clientélisme, mais aussi sur ce que Chawki Amari d’El Watan appelle « l’abus d’obéissance » : du bas vers le haut. Du coup, et tous les ambassadeurs de l’Occident ­l’apprennent à leurs dépens, un préfet est plus puissant qu’un ministre, un général peut être pauvre et impuissant mais un sous-préfet peut être riche et craint. Puzzle du maquis permanent : l’envoyé du régime qui n’existe pas est le régime lui-même. À méditer, calmement.

 

L’anti-islamisme islamiste. Une autre contradiction. En octobre 1988, la rue se soulève contre le parti unique. S’ensuivront une répression, un massacre, des tortures, mais aussi un opportunisme islamiste qui volera le « printemps » et profitera des élections de sanction contre le parti unique pour investir les mairies et le Parlement. S’ensuivront des élections, un coup d’État, une guerre civile féroce contre les islamistes et un basculement du pays dans le désastre. À côté, le cas égyptien est une sous-production en chiffres de victimes et en méthode « militaire ». Du coup, on aura tendance à croire que l’Algérie allait s’en sortir avec une culture anti-islamiste farouche. Que non ! En 1999, arrivera Bouteflika qui parrainera une « Réconciliation nationale » née en idée avant lui, mais dont il voulait faire sa gloire : vote par référendum sur un texte étrange qui interdit de parler de cette période, de la remettre en cause et de demander justice ou excuses. Bouteflika consacre un deal qui aujourd’hui fait fureur entre le régime et les islamistes : je vous laisse la rue, je prends les puits de pétrole. Le deal est accepté avec ruse par les islamistes qui tablent sur un royaume de Dieu qui viendra avec le temps, pas avec les élections. « La guerre est une ruse », dit un hadith du prophète. Pour vaincre « politiquement » les islamistes, le régime créera un « pluri-islamisme » qui émiettera l’électorat de ce courant entre une dizaine de partis, mais laissera la gestion de la morale sociale aux islamistes : le but de la féodalité de leurs rêves est de transformer le citoyen en croyant. Le « peuple » converti demandera la vie au paradis, pas dans la cité ; il voudra prier, pas réclamer, mourir pas s’éterniser. Rien de mieux. Du coup, encore une fois, on verra naître cette étrange entité politique algérienne : la théo-république molle. Explication : le régime multiplie les pressions sur les démocrates et les largesses pour les islamistes. Bouteflika se soignera en France, mais lance le projet de la plus grande mosquée d’Afrique, impose l’appel à la prière sur les chaînes de télévison et protège les leaders islamistes et les salafistes agitateurs contre toute pression et tout procès au nom de la doctrine de l’équilibre. À l’antenne d’une radio, un salafiste a pu appeler à l’ouverture d’une ambassade de Daech en Algérie, mais des chaînes de télé privées ont été fermées pour cause de crime de lèse-majesté en 2014. Un émir des milices islamistes armées, Madani Mezrag, avouera à la télé avoir tué un officier, mais il sera reçu avec du thé par un enfant du régime, Ahmed Ouyahia, lors de consultations sur la prochaine « Constitution » (sic). Un homme qui a été un éradicateur anti-­islamiste et un fonctionnaire zélé du régime pendant les années de guerre. Un nouveau ministre de l’Enseignement supérieur soutiendra un agent de sécurité qui avait interdit à une jeune étudiante de passer des examens dans une faculté en jupe courte, il y a deux mois. Le catalogue des compromissions est long comme le Nil. Il prouvera à satiété cette étrange alliance de survie entre ceux qui ont pris les armes, contre ceux qui sont désarmés depuis toujours. L’Algérie est un pays qui reste un paradoxe vivant : le ciel est pour les islamistes, la mer pour les immigrés clandestins (appelés les ­harraga), l’air pour les démocrates et la terre pour le régime. Le pays est l’un des plus grands consommateurs d’alcool dans le monde dit « arabe » (un patron de l’office des vins m’a expliqué que ses chiffres de vente augmentent de 14 % par an !), mais il est l’un des plus grands bâtisseurs de mosquées de quartier dans la planète d’Allah. Les jeunes veulent vivre le désir, mais tous parlent du binaire « halal/haram », traduire : licite/illicite religieux. L’islam est religion d’État et l’islamisme doctrine de rue. La police peut fermer les yeux sur les menaces de mort des islamistes, mais elle traque les « dé-jeûneurs », ceux qui ne font pas le jeûne du ramadan. Tout le monde ou presque y fait des ablutions, mais le pays est sale.

 

Diplomatie paradoxale. Cela amuse les Algériens : la diplomatie algérienne est souverainiste, légaliste, morale, médiatrice par vocation sur le plan international. Le régime est dur, dictatorial, terrible, sourd sur le plan interne. L’Algérie peut réussir à faire signer des accords de paix entre Maliens, mais ne signera jamais un accord de paix entre Algériens. Rêve d’un renversement utopique : voir les (parfois) brillants ministres des Affaires étrangères algériens devenir ministres de l’Intérieur et voir nos ténébreux et jaunes ministres de l’Intérieur faire les bonnes œuvres internationales. L’Algérie cultive aussi des paradoxes régionaux : pour un dialogue bilatéral avec le Maroc, sans le Maroc. « La nation aime le non-alignement en politique étrangère et le zigzag en politique interne. Le pays n’a pas de but clair dans le monde, mais chacun en a pour lui tout seul dans sa tête ou dans la tête de son épouse. »

 

Le « printemps » des vieux et de la gérontocratie. Grande question tombée dans la routine : pourquoi l’Algérie n’a pas connu de « printemps », autrement dit un soulèvement populaire comme les Tunisiens ? Question bien à propos pour un pays connu pour ses populations colériques, sa tradition d’émeutes depuis deux décennies (10 000 par an lors des plus grands pics, selon des chiffres de la gendarmerie !), ses disparités entre castes dominantes et peuplades encasernées, son histoire nationale de guerre de libération. Trois réponses en vrac : la peur, la France, l’argent. Pour la peur, le régime en a joué à outrance dans sa propagande depuis janvier 2011 : « Voyez ce qu’apporte la démocratie : le Chaos. Sans moi, vous vous mangerez entre vous, la démocratie apporte les islamistes puis la guerre civile, souvenez-vous des années 1990. » Seconde raison : le trauma colonial. Le jeu trouble de Sarkozy en Libye et le crash libyen ont été exploités avec adresse par le régime pour réactiver la peur du retour de la France « coloniale » ou néocoloniale. La contradiction d’un régime qui fait soigner son président en France et fait jouer à la France le rôle d’ennemi de toujours, ne gêne personne. Le trauma est plus fort que la raison. Les révolutions dans le monde arabe ont été présentées comme l’effet direct de « manipulations », de colonisations et de plans ténébreux des néo-­Kissinger. Ajoutez à cela la théorie favorite du complot, cela vous donne un peuple qui ne soulèvera pas la paupière. Troisième raison pour comprendre : l’argent. Le régime a payé, donné, offert de l’argent en déluge depuis la fuite de Ben Ali en Tunisie. Le slogan des émeutes en Algérie est « Partage ! », non « Dégage ! ». L’argent du pétrole a acheté du temps mais avec un effet pervers : les populations demandent de plus en plus d’argent, de logements et de gratuité, en ayant recours à la vieille recette de la révolte : couper les routes. Le cycle est pervers et explosera avec la chute du prix du pétrole, on le sait tous. Cela a donné à la fin cette fameuse exception algérienne qui fait craindre, pour l’avenir, le pire et le meilleur. Cela donne au touriste cet étrange sentiment d’un pays au bord d’une explosion, mais d’une explosion qui n’arrive jamais. Une sourde violence dans les rues et les regards, conjuguée à la peur de l’inconnu. 10 000 émeutes par an et une révolution par siècle. C’est le menu national.

La gérontocratie y est une règle : le régime a plus de 70 ans d’âge, avec des liftings occasionnels assurés par de jeunes ministres ou cadres nommés dans un but cosmétique. À la source, une mystique de la propriété : ce pays est à moi parce que je l’ai libéré. Je ne peux pas faire confiance à la génération suivante. Conséquence terrible : le pays mourra avec moi lorsque je mourrai. La gérontocratie algérienne est une sorte de suicide collectif et forcé. Cette peur résume presque la totalité de la crise de succession qui, avec la maladie de Bouteflika, est ouverte depuis des années. Au plus profond, un ténébreux désir d’éternité impossible. Le régime est arrivé aux limites de la possibilité biologique et se voit contraint de passer la main. Sauf qu’il ne peut même plus le concevoir. 

Val-de-Grâce et autres maladies. « Pour des excuses de la France mais pour des soins gratuits en France. Pour une refondation mais seulement entre deux refroidissements. Pour la paix, mais contre l’amour ». C’est la substance. La maladie de Bouteflika illustrera jusqu’au comique ce lien de déni entre l’Algérie et ses France(s) : il ira s’y soigner et recevoir ses « hommes de régence », mais son régime continuera à détester avec accommodement la France, à enseigner une histoire binaire simpliste et à jouer de la France comme épouvantail interne. Les Algériens détestent donc les Français ? Que non ! Les pieds-noirs et leurs descendants, arrivés par vagues dans le sillage de Jacques Chirac en 2003 le constateront : ils seront accueillis avec générosité dans les villes et les villages. Schizophrénie fière et heureuse : la mémoire est le contraire du souvenir, mais peu importe. Retrouvailles émouvantes, discours de déni, ici et là-bas. La France sert d’objet pour l’expression d’un étrange hypernationalisme souvent chauvin, méfiant envers l’étranger (source du mal millénaire des colonisations diverses), fantasmé, construit sur le reniement et la mystification mémorielle pour faire écran au Présent. Un hyper­nationalisme anachronique. 

Car dans le réel, les enfants du régime vivent en France, le monde parle français et commente en « arabe » pour discuter en algérien ou se soulever en amazigh, la langue des Berbères. La France est le lieu de la séduction, du désir sans issue en Algérie, du malaise de ne pas être soi sans arriver à être l’autre. La France est utilisée comme carte électorale, explication dernière du choix du régime, coffre-fort, école pour les enfants, langue dans la poche et adversaire de routine. Pour chaque visite d’un président français en Algérie, on a droit à la réédition des vieux rites de la mémoire, aux demandes d’excuses et promesses de refondation. Le tout plié et mis au placard dès la fin de la visite.

Une rancune de guerre ? Non. Pas exactement. Sauf chez les vieilles castes qui en font leur pain. Le sentiment est plus complexe : un désir, une envie, une douleur et des générations d’indifférents. Ce qui mobilise contre la France est désormais le religieux, pas le « national ». La France est vue à travers les croisades, l’islamo­phobie et ses feuilletons ou cette troublante présence « positive/négative » réciproque : par la banlieue ou par le centre. La franco­phobie est nourrie par des journaux conservateurs « privés », mais sous une immunité assurée par des clans du régime. Elle sert de sentiment de dérivation. Sans souci pour la contradiction : on crie à l’islamophobie, mais les églises sont surveillées en Algérie, le christianisme algérien est sous embargo. On ne peut vivre une autre confession religieuse que sous de strictes règles et les convertis sont arrêtés, jugés et inquiétés par la justice. 

 

Peut-on aller faire du tourisme en Algérie ? Un peu. Ou sur les traces de la mémoire. En vérité, ce que l’Algérie offre au touriste est le Souvenir. Le pays reste vierge pour un tourisme écolo, différent et même bouleversant, mais il faudrait qu’on résolve la question de la mémoire, celle du religieux comme occupation illégale de l’espace public et celle de la sécurité. Le pays aime en effet sa paranoïa et en fait sa muraille de Chine. Ici, l’exercice le plus dangereux est de sortir son appareil photo. Vous aurez sur le dos la police et la méfiance collective : l’appareil photo est l’instrument du voleur d’âme, de l’espion, de l’intrus. L’Algérie est un espace fermé au monde. Une vieille histoire de mise en abyme dont se souvient l’auteur : à la fin des années 1990, à Oran, un touriste européen sort son appareil photo pour prendre le sublime fort de Santa-Cruz, en haut de la montagne du Murdjajo. Le plus comique et tragique était de voir des gens le regarder, l’entourer et même le prendre en photo : on était à la fin de la guerre et ce touriste était la première preuve qu’il y avait une vie après notre mort. Le touriste était lui-même objet de curiosité.

Le pays offre une belle géographie, prise en otage par trop d’Histoire. On peut s’y promener dans la mémoire mais pas sur les routes. Dangereux ? Pas exactement, mais difficile entre ses mille check-points, ses interdits et ses escortes : le régime aime faire peur aux étrangers pour mieux limiter leurs contacts. Je vous surveille pour votre bien. Cela révèle une étrange maladie : l’autocolonisation. Le régime reconduit presque la mentalité du méchant colon vis-à-vis de ses décolonisés : « Ils sont fainéants, il ne faut pas trop les fréquenter ni les croire, et je peine à assécher leurs marais, à leur fabriquer des routes et à scolariser leurs enfants. Mais ils restent méchants et incivils. » Le décolonisateur n’a pas moyen de se fabriquer d’autres schémas de comportement, alors il répète le dernier en souvenir : fermes, propriétés, métropole célébrée mais détestée, mépris. Curieuse inversion : les décolonisateurs (le régime) parlent en privé des décolonisés comme les colons le faisaient, mais en public.

L’autocolonisation est bâtie sur la méfiance policière, le concept de Sécurité, les interdictions de marche et d’opposition, la caïdisation de la vie publique et de l’administration de proximité. Bâtie aussi sur la domination linguistique par l’usage d’une langue pure, un « latin » d’exclusion, destinée à exclure les autres langues, les dominer, les nier et donc nier le réel, la présence, la citoyenneté, le droit et l’imaginaire local et la mémoire réelle. L’amazighité est combattue, l’algérien nié et méprisé et les autres langues effacées. L’arabisation est une fétichisation de la langue arabe qui permet la domination par le discours et l’avilissement de l’Autre ; elle sacralise, donc fige, la collusion entre Arabité et islam, religion et féodalité, interdisant toute réforme contraire. Un déni de ­l’Algérie plurielle du présent et des histoires plurielles du passé. ­L’Algérie juive, chrétienne, amazigh ou andalouse n’existe pas sous la désertification de l’Algérie arabe pure. 

Cela conduit à des attitudes de violence envers soi et à un déni forcé qui conduit à la violence permanente. Comment rêver dans un pays où la langue de la mère est dite vile ? Cela mène à voiler la femme, à la tuer, à culpabiliser les imaginaires et détruire les traces des siens en soi, à se méfier de l’amour. Peine immense qui fera dire à un ambassadeur américain, dressant le bilan de sa mission à Alger, que c’est « un pays triste ».

 

Y a-t-il une vie après tant de morts ? Dans le casting des « printemps arabes », en mode crash ou en mode tunisien, les Algériens offrent ce curieux spectacle d’un peuple « au-delà » : le soulèvement chez nous date de vingt ans, les maquis terroristes, le putsch militaire et la fausse démocratie. Tout cela donne une impression de remake aux Algériens quand ils regardent le monde dit « arabe » depuis quatre ans. En 2011, le régime en panique envoie ses ministres en Occident pour vendre la formule du « ­l’Algérie a déjà payé » en référence aux soulèvements d’octobre 1988. Avec la réponse de l’auteur : « Mais elle n’a jamais été livrée. » En termes philosophiques, l’Algérie a fait une boucle : parti unique, pensée unique, explosion, islamisme, guerre puis pluralisme, retour de dictature puis parti unique et non-pensée unique au vu du niveau des élites aujourd’hui. Cela confirme cette intuition sur un régime « achronique » : son essence, sa légitimité, son but est la restauration du passé, la permanence du passé comme mythe. L’avenir ne peut être qu’une restauration. L’avenir est dans la mémoire, le statu quo, l’immobilité, la suspension du vol du Temps, le mythe de la décolonisation. L’avenir est donc coincé. À moyen terme, il faut attendre un crash pétrolier pour espérer un décollage douloureux. À long terme, le pays est otage de l’islamistan qui monte. À court terme, le régime est sans solution, car sans leadership. Étrange gémellité entre un président malade, sur chaise roulante, en mobilité réduite, et « son pays », en reflet : assisté, en mobilité réduite aussi, fasciné par ses narcissismes épuisants et ses hymnes répétés en boucle.

Pour le moment, l’argent permet de tuer le temps, mais pas le désir de vivre. L’Algérie est une terre singulière : destinée à vivre riche et belle, elle est frappée par le syndrome du « has been » postcolonial. Une héritière de gisements qui ne sont pas le signe de ses dons ou efforts, piégée par une parenté fausse avec le monde « arabe », traversée de tics de grand célibataire face aux noces de l’universalité, succombant au vieillissement précoce de ses instincts et libido, autocolonisée, seule et méfiante envers l’amour et l’étranger. 

Car quand il ne lutte pas pour son indépendance, ce pays connaît une affreuse oisiveté qui pousse ses jeunes à partir, ses femmes à désespérer et ses prédateurs à multiplier les férocités au nom d’Allah ou de la mémoire. 

 

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