Témoignage

Trading : les contours flous de la légalité

Mathématicien, Michael Osinski avait rejoint feu Lehman Brothers, la banque d’affaires dont l’effondrement en septembre 2008 a déclenché la crise financière mondiale. On était au début des années 1980 et c’est lui qui, logarithmes à ­l’appui, a imaginé – dans son langage on disait « modélisé » – la titrisation des emprunts hypothécaires à risques. Il est l’homme qui a imaginé l’introduction en Bourse des fameux emprunts subprime. Lorsque la crise financière éclatera, fin 2008, Osinski, qui avait entre temps abandonné sa carrière pour se reconvertir dans… l’ostréiculture, admettra n’avoir « rien anticipé ». Mais il évoquera ce « monde pervers » des obligations pourries où la titrisation qu’il avait inventée n’avait d’autre objectif que de « fournir de la viande au hachoir ». C’est-à-dire faire tomber des gogos – emprunteurs grugés ou investisseurs professionnels qui n’y voyaient que du feu – dans un piège.

Il avait en particulier raconté au New York Magazine l’anecdote suivante. Au milieu des années 1980, il vivait déjà très correctement, jouissant d’un bonus annuel de 125 000 dollars, somme importante à l’époque (six fois son ancien salaire de mathématicien). Mais il avait commencé à concevoir une certaine amertume au vu des traders gagnant jusqu’à huit fois plus encore. Il avait donc demandé à son chef de le faire « passer au trading, là où se faisait le gros pognon ». Ce dernier lui demanda : « Mike, es-tu capable de trouver des gens plus idiots que toi pour tirer profit d’eux ? Le trading, c’est ça. » Et il lui promit de l’augmenter s’il continuait de faire ce qu’il savait faire, modéliser des produits financiers, et s’en contenter. 

Le trading, pour faire court la spéculation – sur les dettes et leurs « produits dérivés », sur les cours des devises, etc. –, consiste-t-il essentiellement à gruger des gogos ? Et à le faire en jouant systématiquement sur les manques, les interstices et les ambivalences des lois et règles qui régissent la finance ? La finance est-elle un monde où tout ce qui n’est pas expressément illégal devient derechef licite ? Ces questions furent au cœur des débats des années 2008-2011, au pic de la crise économique. À l’époque, aux États-Unis, quasiment tous les grands financiers, patrons des banques d’affaires, des agences de notation, des fonds d’investissements, furent convoqués devant le Congrès pour s’expliquer sur leurs agissements. Quelques rares finirent devant un juge. La plupart s’arrangèrent avec les pouvoirs publics. Angelo Mozilo, ex-PDG de Countrywide, numéro un du crédit subprime, qui avait engrangé 522 milliards de dollars d’émoluments en vendant ce produit financier dont il reconnaîtra qu’il « n’en avait jamais connu d’aussi toxique », paya 67,5 millions d’amende pour être exonéré de toute poursuite. 

De Lloyd Blankfein (patron de Goldman Sachs) à Jamie Dimon (son homologue du numéro un de la banque américaine, JP Morgan Chase), ou encore Tim Cook, le successeur de Steve Jobs à la tête d’Apple, lui aussi convoqué devant une commission du Congrès, tous adoptèrent systématiquement la même défense. En résumé : « Nous n’avons jamais rien commis d’illégal. » Le patron d’Apple, société ayant poussé l’« optimisation fiscale » au niveau de l’art et dont la filiale commerciale Apple Sales International avait engrangé 22 milliards de bénéfices en 2011 pour ne verser dessus que 100 millions au fisc, soit moins de 0,5 %, déclara tranquillement à ses contempteurs : « Nous avons payé tous les impôts que nous devions, jusqu’au dernier dollar. » Était-ce sa faute si la loi est ainsi faite qu’elle lui offre la possibilité d’en verser si peu ? 

Ceux qui sont passés en procès ont adopté la même conduite, avec des bonheurs contrastés. L’avocat de Raj Rajaratnam, patron du hedge fund Galleon, le plus important à avoir été jugé dans sa catégorie, en 2012, adopta une « stratégie de rupture » digne de Me Jacques Vergès. Son client étant accusé de délit d’initié, il développa l’idée que ce « délit » n’en était pas un, dès lors qu’obtenir un accès privilégié à une information confidentielle et exclusive constitue la nature même du travail du trader, on ne peut plus répandue à Wall Street. De fait, la SEC, le contrôleur américain des marchés, fait l’objet d’un très grand nombre de plaintes chaque année pour des soupçons de délits d’initié, auxquelles elle ne donne pas suite (généralement par manque de moyens d’enquêter). La cour ne suivit pas l’argument de l’avocat et M. Rajaratnam fut condamné. Au même moment, le New York Times racontait les aventures de Ted Parmigiani, un analyste de feu Lehman Brothers, qui détaillait comment les traders prennent connaissance « de façon routinière » des estimations des analystes bien avant qu’elles soient rendues publiques, ce qui est supposément interdit. Bref, comment la sacro-sainte « muraille de Chine » censée séparer les départements du trading et des analyses dans les banques se réduisait à une mince feuille de papier. La chroniqueuse du quotidien new-yorkais, Gretchen Morgenson, posa la question : loin d’être l’exception, « le délit d’initié n’est-il pas constitutif du système » financier ? 

La crise a fonctionné comme un révélateur des fonctionnements des marchés. Depuis, quelques pratiques à risques ont été abandonnées. Mais la logique de ce fonctionnement n’a pas été modifiée. Elle reste celle décrite par l’ancien trader Michael Lewis dans The Big Short (en français, Le Casse du siècle, Sonatine, 2010) par la formule suivante : « Quelle est la règle d’or à Wall Street ? Celui qui détient l’or dicte la règle. » Mouvante, volatile et devenue exceptionnellement rapide, la spéculation est toujours plus volumineuse et elle n’est aujourd’hui pas plus éthique ni beaucoup mieux contrôlée qu’elle ne l’était avant la crise. Les places offshore n’ont jamais été aussi florissantes. Faute d’entente, les États restent incapables de mettre en œuvre une régulation internationale vraiment contraignante. Et l’« or » qui dicte la règle est toujours détenu par le plus riche, ou le plus malin et, souvent aussi, par le moins ­scrupuleux. 

On reste toujours, la plupart du temps, devant des cas où le terme de « criminalité » financière est peu approprié. Goldman Sachs vendait à ses clients des produits financiers contre lesquels la banque elle-même misait à la baisse. Déloyal ? Oui. Indigne ? Certainement. Criminel ? Difficile, en l’état, à démontrer… Car enfin, tous les gagnants de la crise l’ont fait. Les protagonistes de la finance enfreignent rarement les lois au sens strict, mais ils disposent de larges possibilités de soumettre les règles à leur bon vouloir, de faire obstacle à l’adoption de celles qui leur déplaisent ou de les contourner par des moyens difficilement décelables. Ainsi peuvent-ils « optimiser » non seulement leur fiscalité, mais aussi la croissance générale de leur richesse. En novembre 2011, statuant dans un procès où Bank of America était accusée d’avoir omis de fournir des informations essentielles à ses propres actionnaires, le célèbre juge new-yorkais spécialisé dans les affaires financières Jed Rakoff s’était interrogé : « Les financiers sont-ils des fantômes ou des êtres humains ? »  

 

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Les chiffres déchiffrésÀ toute berzingueLoup Wolff