La voix du poète

José María Valverde, La roue de la finance

… der Geschlechtsteil des Gelds…
(… l’organe génital de l’argent…)

Rilke

 

D’abord ce fut la roue modeste des choses :
un œuf contre un pain, dix pains pour une jarre.
Ensuite une chose fut entre toutes couronnée :
l’or, avec son époux lunaire, l’argent triste.
Et le tour devint long et puissant : de toutes parts
les caravanes se dirigeaient vers un petit homme
magique, qui transmuait tout dans ses cavernes.
Mais la joie aidant, la danse s’exacerba :
paroles, promesses, lettres, déclarations
de quasi-amour, se substituèrent aux biens lointains :
sans les voir, on recevait, on s’échangeait les terres.
L’homme crut en l’homme, et la confiance régna ;
on vendit l’avenir, démultiplié dans la foi.
Quand arrivait l’été mûrisseur de blé,
la valeur de celui-ci était déjà plusieurs fois dépensée :
sur l’acompte des gerbes que l’on vendrait, des maisons
surgissaient ; maints tissus paraient les corps ;
les berceaux préparaient les nouveaux enfants à cette farine.
Et quand elle se posait, cette magie, cette ronde endiablée
était bien réelle : grâce à des bouts de papier signés
les choses en engendraient d’autres avec l’homme :
grâce aux mots, le monde devenait infini.

 

Imaginez, comme Rainer Maria Rilke dans la dixième élégie de Duino, une foire où l’argent s’accroît. Voilà quelque chose d’instructif ! Le processus est organique, anatomique, sexuel. De quoi inspirer le critique José María Valverde qui traduisit, parmi beaucoup d’autres, le poète autrichien. L’écrivain espagnol était chrétien. Mais, sensible aux malheurs des temps, il interrogea aussi le marxisme. En 1964, il renonça à sa chaire universitaire et quitta l’Espagne pour des raisons politiques. « La roue de la finance » est extrait de La Conquête du monde, un recueil paru en 1960, puis en 1990 dans une version élaguée. Dans une langue limpide, les épisodes fondateurs de l’histoire humaine y alternent avec des sonnets aux résonances autobiographiques. Le poète y célèbre le bruit du monde pour mieux le vaincre. Jamais manichéenne, sa pensée joue sur l’équilibre des vers, et leur symétrie. Pour parler de l’argent, il utilise le vocabulaire de la magie et de la foi. Et relie l’abstraction de la monnaie aux pouvoirs du langage. Pour lui, être du côté de la parole, de la raison fut toujours se mettre du côté des pauvres, du concret, contre l’idéalisme d’en haut. Pourtant, l’argent s’intercale aussi entre nous et les choses, nous et les autres hommes. Le poème qui suit « La roue de la finance » s’intitule « Personnel subalterne ». Au passage du narrateur, un employé change de posture, sourit, protecteur et complice. Il est un être de chair comme le poète. Et pourtant, il faut sans doute admettre l’horrible idée qu’il ne fleurit ainsi que parce qu’il pense au salaire et au pourboire.

 

 

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