La voix du poète

Philip Larkin, Crapauds

Le Crapaud, par Pablo Picasso (1881-1973)
© CRMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Thierry Le Mage© Succession Picasso 2015
Le Crapaud, par Pablo Picasso (1881-1973)
© CRMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Thierry Le Mage© Succession Picasso 2015

Pourquoi laisserais-je le crapaud travail
Squatter ma vie ?
Ne puis-je me servir de mon esprit comme d’une fourche
Et chasser la brute ?
 
Six jours par semaine il souille
De son écœurant poison –
Juste pour payer quelques factures !
C’est hors de proportion.

Plein de gens vivent d’astuces :
Bavards, baratineurs,
Branleurs, bravaches, bellâtres –
Ils ne finissent pas mendiants ;
 
Plein de gens vivent dans les allées
Avec du feu dans un tonneau,
Mangeant ce qu’ils trouvent et des sardines en boîte –
 Ils ont l’air d’aimer ça.
 
Leurs gosses ont les pieds nus,
Leurs inqualifiables épouses
Sont maigres comme des lévriers – et pourtant
Aucun réellement ne crève de faim.
 
Ah, si j’étais assez courageux
Pour crier Foutaise, votre retraite !
Mais je sais, ô combien, que c’est de cette foutaise
Que sont faits les rêves :
 
Car quelque chose d’assez crapautique
Me squatte aussi ;
Ses fesses sont lourdes comme poisse,
Et froides comme neige,

Et ne me permettront jamais de baratiner
Tout mon soûl pour avoir
La renommée, la fille et l’argent
D’un seul coup, là.
 
Je ne dis pas, l’un donne corps
À la vérité spirituelle de l’autre ;
Mais, oui, je dis que c’est dur d’en perdre un
Quand on a les deux.

Extrait de La Vie avec un trou dedans, poèmes traduits de l’anglais par Guy Le Gaufey et Denis Hirson, éditions Thierry Marchaisse, 2011

 

Philip Larkin touche le cœur des hommes en ouvrant son cœur de misanthrope. Le Britannique fut bibliothécaire. Chacune de ses journées ressemblait à la précédente. Et l’écriture participait de cette routine : c’est après la vaisselle que le poète faisait ses vers. « Crapauds » paraît en 1955 dans le recueil The Less Deceived. Le poème est représentatif de l’humour de son auteur pessimiste. Dès l’accroche, l’association du travail au crapaud impose une image provocante. Sans rimes mais avec assonances, les neuf quatrains développeront cette pensée iconoclaste. Dans la troisième strophe, la répétition du b souligne une étonnante énumération. Faut-il prendre en exemple ces voyous ? Suit un tableau de la pauvreté des sans-domicile, que closent des italiques. Manière pour Larkin de renforcer l’oralité de son poème, d’en marquer l’ironie. Quelques vers plus loin, il citera La Tempête de Shakespeare, dans « de cette foutaise / Que sont faits les rêves ». Le clin d’œil fait basculer le poème dans la métaphysique. Les dernières strophes interrogent une nouvelle pulsion, crapautique également, mais intérieure et jamais explicitée. Serait-ce notre désir de reconnaissance ? Notre honnêteté ? Notre besoin conventionnel d’absolu ? Une dizaine d’années plus tard, Philip Larkin se confrontera une deuxième fois à ce thème. Dans « Crapauds à nouveau », il refusera de feinter l’amphibien travail, préférant lui donner son bras, pour qu’il l’aide à descendre au tombeau. 

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