Récit

Laissons faire ceux qui savent ! 

Nous travaillons depuis quarante ans à l’intérieur d’un cadre inopérant qui consiste à faire voter une grande loi à Paris. C’est une énorme erreur ! Et une étrange idée de croire que la loi va finir par déterminer le réel. Si c’était vrai, on le saurait. Partir des expériences de terrain serait un gigantesque acte de confiance qui libérerait la puissance de notre système. Au contraire, comme tous ses nombreux prédécesseurs – dix-huit en trente ans –, la ministre de l’Éducation dit : « Je vais au Parlement, vous allez voir ce que vous allez voir ! » Mais on ne verra rien ! Le système centralisé aboutit à 20 % d’enfants qui ne savent pas lire, 140 000 gosses qui sortent chaque année du système sans formation, 25 % de chômage chez les moins de 25 ans. Si on n’a pas compris que c’est le pire des systèmes… Or notre communauté enseignante est vraiment très créative. Elle a mis en place depuis longtemps les classes de découverte des métiers. Ces profs ont fait exploser le collège unique parce qu’ils ont une conscience et cherchent à bien faire. Mais il y a une défiance de Paris pour la France. 

Quelle est l’issue ? Le premier ministre de l’Éducation qui dira : « Je ne sais pas », plutôt que « On a fait une commission et on sait… », fera de notre pays une grande puissance éducative. Surtout s’il fait confiance aux équipes pédagogiques en première ligne. Le ministère de l’Éducation doit changer de métier. Au lieu d’envoyer des inspecteurs qui mettent en place une tutelle fictive, au lieu de créer une défiance généralisée de tous contre tous, il devrait encourager la mutualisation des meilleures pratiques, la mise en réseaux, organiser la confiance, organiser le soutien des établissements entre eux, donner des missions nationales d’extension aux établissements les plus créatifs. Il est évident qu’alors le collège unique sauterait, car le terrain n’en veut pas. L’histoire de l’éducation en France nous apprend que les grandes réformes sont nées seulement sous la pression de la demande sociale. Ce n’est pas la IIIe République qui a appris à lire aux enfants de paysans. Dès 1830, la communauté paysanne avait intégré que ses enfants s’en sortiraient mieux s’ils savaient lire. On avait créé des écoles de village. La société le demandait. 

Autre exemple : l’irruption massive des écoles maternelles. Elle n’est jamais venue de la loi, ni des politiques. C’est une réponse organique à l’évolution de nos sociétés, au travail des femmes. Il n’y a aucune obligation légale à la maternelle, mais pas un élu local ne souhaite en fermer une. C’est idiot, un pays aussi intelligent qui court derrière un modèle centralisé. Nous sommes une nation puissante mise à genoux par sa culture normative. Laissons faire ceux qui savent ! Ils mettront du latin là où c’est nécessaire, là où ils sauront l’utiliser. Je crois au latin si des gens y croient. Je préfère qu’on mène des politiques éducatives incohérentes portées par des équipes qui y croient. 

Pourquoi l’enseignement agricole est-il aussi performant en France ? Parce qu’il échappe à l’Éducation nationale ! Les établissements expérimentent des pratiques avec les coudées franches, sans se demander s’il faut 20 % d’autonomie ou plus, sans se heurter à un cadre. Voilà la voie de sortie : raisonner à partir des ressources. Passons deux ans à identifier les établissements inventifs, qui ont du leader­ship. On tombera parfois sur des organisations professionnelles de profs d’allemand, parfois sur des personnes particulièrement créatives. Ou on s’appuiera sur le tissu économique d’une région qui entoure les enseignants. 

Une des meilleures écoles de la deuxième chance, c’est le SMA, le service militaire adapté dans les DOM-TOM. L’armée prend 6 000 jeunes par an, dont 45 % ne maîtrisent pas l’écrit. Après dix mois, 95 % de ceux-là réussissent l’examen du CFG, un diplôme qui sanctionne les acquis de base. Comment l’armée s’y est-elle prise ? Elle a jugé impossible de laisser ces gamins plus d’une demi-heure devant une feuille blanche. Avec Gerip, une société fondée par des orthophonistes, elle a mis en place une stratégie très habile à base de jeux vidéo. Ils ont réactivé chez ces jeunes une logique sous-jacente à l’écriture et à la lecture. Les jeux sont très attractifs. Les gamins jouent et apprennent à lire devant un ordinateur. On est loin d’un programme de l’Éducation nationale ! Et ça vient des militaires, pas d’une commission. Pourtant ça marche.

De son côté, la communauté enseignante est peuplée de « zèbres », ces gens qui prennent des initiatives hors du cadre quand le cadre ne fonctionne plus. J’ai vu à l’œuvre des stratégies de mise à niveau dans des établissements agricoles. Ils organisaient des classes vertes dès la première semaine de septembre, créaient ainsi un esprit de classe et se donnaient d’emblée un objectif : évaluer les enfants matière par matière pour établir un plan de rattrapage individualisé. Le plan de remise à niveau était construit par les enseignants, sans inspecteurs sur leur dos. J’aimerais qu’on aille les voir pour leur dire : vous sentez-vous capable de partager votre savoir-faire avec des établissements que vous connaissez ? Ils répondraient oui, peut-être, avec sept écoles qui adopteraient ce système dans leur région. Sept qui y croient, ça peut faire cinquante en trois ans. Entre pairs, les gens s’écoutent. Cette révolution, il va falloir la faire. 

Conversation avec ÉRIC FOTTORINO

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