La voix du poète

Robert Desnos, Ce cœur qui haïssait la guerre…

Le Coeur, par Henri Matisse (1869-1954)
Photo : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat © Succession H. Matisse
Le Coeur, par Henri Matisse (1869-1954)
Photo : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat © Succession H. Matisse

Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille !
Ce cœur qui ne battait qu’au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit,
Voilà qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine
Et qu’il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent
Et qu’il n’est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne
Comme le son d’une cloche appelant à l’émeute et au combat.
Écoutez, je l’entends qui me revient renvoyé par les échos.
Mais non, c’est le bruit d’autres cœurs, de millions d’autres cœurs battant comme le mien à travers la France.
Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs,
Leur bruit est celui de la mer à l’assaut des falaises
Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d’ordre :
Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !
Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères
Et des millions de Français se préparent dans l’ombre à la besogne que l’aube proche leur imposera.
Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées, du jour et de la nuit.

 

Extrait du recueil posthume Destinée arbitraire édité par Marie-Claire Dumas © Gallimard, 1975

 

Robert Desnos entre dans le réseau clandestin Agir en 1942. La Gestapo l’arrête le 22 février 1944. Déporté, il meurt du typhus à Terezin le 8 juin 1945. Durant les années 1920, le pape André Breton l’avait adoubé prophète du surréalisme. Mais Desnos s’était émancipé de l’écriture automatique. Il exerçait sa curiosité insatiable à la presse et à la radio, en vers comme en prose. Lui qui fut agent de publicité mettra son art au service de la Résistance sans le corrompre. « Ce cœur qui haïssait la guerre… » paraît en juillet 1943 dans la revue L’Honneur des poètes. On y reconnaît le goût de Desnos pour une langue populaire. Il multiplie les structures prosaïques, choisit une structure argumentaire simple pour une plus grande efficacité. Les démonstratifs, les voilà, la deuxième personne d’écoutez contribuent à impliquer le lecteur. Le poème tout entier se fonde sur l’idée de diffusion. Le battement d’un cœur étend son influence dans un individu puis des millions. L’image s’appuie sur les réalités du corps et la symbolique du sang, avant que le poète ne donne à ce bruit les caractéristiques d’un élément naturel : puissant et irrésistible comme la marée ou les saisons. Admirez la concision du mot d’ordre : « Révolte contre Hitler et mort à ses partisans ! » S’il n’y a pas combattu, Robert Desnos reste marqué par le souvenir de la Première Guerre. Mais un seul mot a suffi à réveiller les vieilles colères. Il constatait à la même époque : « En définitive ce n’est pas la poésie qui doit être libre, c’est le poète. » 

 

À lire, Œuvres en « Quarto »chez Gallimard

 

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