La voix du poète

Marguerite Yourcenar, Gares d’émigrants : Italie du Sud

Des réfugiés marchant dans la neige, Max Alpert (1899-1980), front de l’Est, Seconde Guerre mondiale
© BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Max Alpert © DR
Des réfugiés marchant dans la neige, Max Alpert (1899-1980), front de l’Est, Seconde Guerre mondiale
© BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Max Alpert © DR

Fanal rouge, œil sanglant des gares ;
Entre les ballots mis en tas,
Longs hélements, sanglots, bagarres ;
Émigrants, fuyards, apostats,
Sans patrie entre les états ;
Rails qui se brouillent et s’égarent.

Buffet : trop cher pour y manger ;
Brume sale sur la portière ;
Attendre, obéir, se ranger ;
Douaniers ; à quoi sert la frontière ?
Chaque riche a la terre entière ;
Tout misérable est étranger.

Masques salis que les pleurs lavent,
Trop las pour être révoltés ;
Étirement des faces hâves ;
Le travail pèse ; ils sont bâtés ;
Le vent disperse ; ils sont jetés.
Ce soir la cendre. À quand les laves ?

Tantôt l’hiver, tantôt l’été ;
Froid, soleil, double violence ;
L’accablé, l’amer, l’hébété ;
Ici plainte et plus loin silence ;
Les deux plateaux d’une balance,
Et pour fléau la pauvreté.

Express, lourds, sectionnant l’espace,
Le fer, le feu, l’eau, les charbons
Traînent dans la nuit des wagons
Des dormeurs de première classe.
Ils bondissent, les vagabonds.
Peur, stupeur ; le rapide passe.

Bétail fourbu, corps épuisés,
Blocs somnolents que la mort rase,
Ils se signent, terrorisés.
Cri, juron, œil fou qui s’embrase ;
Ils redoutent qu’on les écrase,
Eux, les éternels écrasés.

1934 (1959)

 

Extrait du recueil Les Charités d’Alcippe
© Gallimard, 1984

 

Toujours Marguerite Yourcenar fut poète. Moins par ses deux premiers ouvrages publiés en 1921 et 1922 qu’elle désavouera ensuite, que par les proses lyriques de Feux ou par ses nombreuses traductions. Et par le recueil Les Charités d’Alcippe qui rassemble en 1984 les vers dont elle souhaite garder trace. Certains avaient déjà paru. Tous furent le résultat d’une lente maturation, comme Gare d’émigrants : Italie du Sud, rédigé en 1934 et remanié vingt-cinq ans plus tard. Le poème témoigne de ses nombreux séjours dans ce pays durant les années 1920 et 1930. Il consiste en six sizains d’octosyllabes. Marguerite Yourcenar défend les formes fixées par la tradition, seules à même de désindividualiser l’idée pour la rendre accessible à toutes les mémoires. Elle simplifie ici en revanche les structures syntaxiques jusqu’à l’outrance. La longue énumération s’émancipe d’abord des articles et des verbes principaux pour faire sentir le chaos d’une gare, la violence d’une condition. Les infinitifs se mêlent ensuite aux présents de narration et de vérité générale, donnant une valeur universelle à ces tableaux pathétiques. Jusqu’à la terrible ironie finale. Marguerite Yourcenar, naturalisée Américaine en 1947, sait distinguer son exil de migrations plus misérables. Si le voyage pour nombre de ses personnages devient une ascèse préfigurant la traversée finale, il peut aussi faire de l’homme un bétail. Et ces émigrants hébétés rejoignent par leurs douleurs les esclaves noirs déracinés dont Marguerite Yourcenar publie les gospels en cette même année 1984.

 

 

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