Récit

Un vernis d'égalitarisme

Toutes les sociétés ont une sorte de système de classes – le besoin d’établir des hiérarchies sociales semble programmé dans nos rapports humains. Ces hiérarchies peuvent être fondées sur quantité de facteurs : la bravoure, l’intelligence, la beauté, la richesse, le pouvoir politique, par exemple, ou bien, comme c’est le cas en Grande-Bretagne, la position sociale. On pourrait penser que les larges divisions de classe qui ont existé dans la société britannique pendant des siècles – classes supérieure, moyenne, inférieure et leurs sous-catégories – s’étaient érodées depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et la victoire écrasante du Parti travailliste en 1945, pour avancer une date commode. Mais mon sentiment, en observant le pays dans lequel je vis, est que ces divisions se perpétuent avec une remarquable solidité en dépit d’un vernis d’égalitarisme tout d’apparence. Peut-être y suis-je plus sensible parce que je peux faire des comparaisons avec deux autres sociétés que je connais bien : la France et les États-Unis – fait intéressant : deux républiques –, mais il me semble que, sous la surface de la vie anglaise, les divisions de classe qui existaient il y a cent ans paraissent encore pas mal ancrées, quoique de façon plus ou moins masquée.

Un secteur de la vie populaire où le système n’est cependant pas voilé, mais bien partout évident, c’est la famille royale britannique. Son omni­présence tenace dans les médias en tous genres est peut-être le facteur qui à lui seul a donné sa remarquable capacité de survie au système de classes britannique. Vivre dans un pays où cette minuscule élite sociale est généralement exaltée et célébrée – une terre de rois et de reines, princes et princesses, ducs et duchesses, comtes et ­comtesses, lords et chevaliers, vicomtes et marquises, baronnets et dames – exige des normes d’évaluation et d’approbation sociales qui pénètrent le reste de la population. Si ce petit groupe se tient fièrement au sommet de la pyramide, alors les gens au-dessous tendront inévitablement à mesurer leur valeur en tant qu’être social par la distance qui les en sépare sur cette échelle imaginaire.

Mais comment mesurez-vous ça ? Nous ne pouvons pas tous être des aristocrates, après tout. La réponse, à mon sens, est que nous autres, nous nous approprions les valeurs et les manies de cette minuscule caste : ses coutumes, ses goûts et ses habitudes. Dans aucune autre des sociétés développées que je connais, on ne peut lire un être aussi complètement, et dans certains cas aussi facilement, qu’en Grande-Bretagne. L’accent est le grand séparateur, mais il y a d’autres facteurs déterminants : coiffure, choix des vêtements, passe-temps, nourriture et boisson, bijoux et – le plus important des discriminants – l’éducation.

L’accent des classes supérieures britanniques – la received pronunciation – s’avère le facteur distinctif crucial de la classe sociale à travers le pays entier, de l’Écosse à ­l’Irlande et au pays de Galles, des marécages de l’Est au promontoire des Cornouailles à l’ouest. En Grande-Bretagne, votre manière de parler en dit des tonnes à votre propos ; elle envoie un signal impossible à ignorer, même s’il est souvent enregistré inconsciemment. C’est l’accent de la famille royale d’Angleterre – l’aristocratie britannique – et si vous l’avez, vous manifestez votre appartenance à la tribu, que ça vous plaise ou pas. Vous pouvez ne pas le vouloir – vous êtes peut-être un anarchiste d’extrême gauche –, mais si vous parlez anglais avec cet accent, alors chaque signal que vous envoyez au monde britannique autour de vous est interprété au filtre de cette voix et – plus important – elle affecte semblablement toutes les ­réactions que vous provoquerez en tant qu’individu. Vous pouvez avoir une opinion sur les gens avec qui vous dialoguez – mais ils vous jugeront aussi. Et ceci engendre la division – parfois subtile, parfois d’une évidence brutale.

Et nous ne pouvons rien y faire, je crois. C’est le grand facteur distinctif de ce pays comparé à tous les autres, en tout cas en Occident. Si nous devenions une république et abolissions nos incroyablement coûteuses écoles privées ( l’autre grand continuateur des divisions de classe), alors, d’ici quelques générations, d’autres rôles modèles pourraient émerger qui n’auraient aucun rapport avec les titres et positions, les écoles et les modulations de votre voix.

Mais soyons honnêtes : c’est là une révolution qui ne se produira jamais. Autant rêver que la lune se fasse fromage. J’examine la vigoureuse survie de notre système de classes moins pour déplorer ou diaboliser celui-ci que pour l’identifier clairement et me laisser fasciner par son inébranlable longévité – presque à la manière d’un anthropologue – ou d’un romancier, s’il le faut! C’est ce qui nous met à part, nous et notre pays, et nous différencie de tous les autres. Si vous tenez à comprendre le fondement de la vie sociale en Grande-Bretagne, dans toutes ses nuances et ses valeurs essentielles (bonnes et mauvaises) – eh bien, jetez un œil sur notre système de classes. C’est le ressort de toute cette mécanique. 

Traduit de l’anglais par CHRISTIANE BESSE

© William Boyd, 2015

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