La voix du poète

REINER KUNZE, Comme les objets de terre

La Terre, André Masson, 1939
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacqueline Hyde © ADAGP, Paris 2015
La Terre, André Masson, 1939
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacqueline Hyde © ADAGP, Paris 2015

I

Nous voulions être comme les objets de terre

Être là pour ceux
qui, le matin à cinq heures, boivent leur café
dans la cuisine

Appartenir aux tables simples

Nous voulions être comme les objets de terre faits
de la terre des champs 

Et aussi, que personne ne puisse tuer avec nous

Nous voulions être comme les objets de terre 

Au milieu 
                    de tant
                                  d’acier 
                                              qui roule 

 

II

Nous serons comme les débris
des objets de terre : plus jamais
un tout, peut-être
une lueur
dans le vent

1970

Extrait d’Un jour sur cette terre, traduit de l’allemand par Mireille Gansel, Cheyne Éditeur, 2001

 

Toute vraie poésie est œuvre de résistance. Parce qu’elle naît de l’étonnement et multiplie les interprétations possibles, elle s’oppose au discours totalisateur du pouvoir. Et ce sans armes ni violence : comme un objet de terre. Quand Reiner Kunze rédige en 1970 le poème ci-dessus, il habite la RDA. Tel le poète tchèque Jan Skácel, il s’est engagé deux ans plus tôt en faveur du Printemps de Prague, auquel les chars du pacte de Varsovie ont mis fin. Bientôt, en 1977, il passera « d’Allemagne en Allemagne », de l’autre côté du Mur. Et fera scandale en dépeignant la vie quotidienne passée dans Les Années merveilleuses. L’Est n’enfantera jamais de « nouveau commencement pour l’humanité ». L’existence y est fondée sur le mensonge. Au contraire, Reiner Kunze se sert du langage comme d’un bâton d’aveugle pour reconnaître les choses. Toujours aux côtés des plus humbles, il sépare le possible de l’impossible et s’enchante de beauté. Le voici, comme le premier homme dans la Genèse, fait « de la terre des champs ». Une matière que le poète oppose, dans une ellipse saisissante, à l’acier des chars qui roulent. Les images, austères et lumineuses, résonnent à chaque saut de ligne. Elles disent notre fragilité, l’humanité conservée dans le malheur. Car l’œuvre de Reiner Kunze, où la nature apaisante a une si grande place, cultive patiemment l’espoir : « Il existe le / vers sans blessure ». À nous de nous sauver de l’aliénation. Depuis la chute du Mur, « nous voilà dépouillés / de toute excuse ». 

 

[…]
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