Grand entretien

« il existe en france deux socialismes concurrents »

Comment définiriez-vous en quelques mots la notion de social-démocratie ? Quelle réalité politique, économique et sociale recouvre-t-elle ?

La social-démocratie, sur le modèle allemand, a été un mouvement ouvrier regroupant parti, syndicats, coopératives, associations, écoles, clubs de loisirs – une véritable contre-société détenant le monopole de la représentation ouvrière. Son contenu idéologique a d’abord été marxiste, mais, dès la fin du xixe siècle, elle a été le théâtre d’un débat autour du révisionnisme défendu par Eduard Bernstein qui jugeait le marxisme dépassé sur de nombreux points. Les congrès du SPD ont condamné les thèses de Bernstein, mais, une fois au pouvoir au lendemain de la Grande Guerre, ce parti, tout en restant fidèle au marxisme, est devenu dans les faits un parti réformiste. C’est le congrès de Bad Godesberg, en 1959, qui a remis en accord la pratique et la théorie comme l’avait préconisé Bernstein. La social-démocratie assumait officiellement le compromis avec la libre entreprise et l’économie de marché, cessant d’être un parti révolutionnaire. Parmi ses revendications, le SPD défendait le principe de la cogestion, c’est-à-dire la participation paritaire des représentants des salariés dans les conseils d’administration des grandes entreprises ; ce que la loi lui accorda en 1978, malgré l’hostilité du patronat. Cette notion de compromis a été traduite en France par la formule de Michel Rocard : « une société solidaire dans une économie de marché ».

Pourquoi la gauche française n’a pas pu, su ou voulu opérer sa mutation idéologique vers la social-démocratie qu’avaient adoptée de nombreux pays européens ?

L’histoire du mouvement ouvrier français l’explique. Après qu’il eut été décapité par la répression de la Commune de Paris en 1871, ce mouvement ne s’est pas imposé d’abord par un parti, comme en Allemagne, mais par les grèves, puis la formation des syndicats, précédant la création de la CGT en 1895. La CGT, animée par les syndicalistes révolutionnaires, avait pour but la révolution sociale, mais par des moyens à elle, au premier chef la grève générale. Le parti socialiste SFIO est né dix ans plus tard. Il a lui aussi opté pour la révolution, mais à partir de la prise du pouvoir politique. Ainsi, vers 1905-1906, il y avait en France deux socialismes concurrents, parfois alliés, mais définissant des stratégies différentes. Le Parti socialiste souffrira jusqu’à nos jours de cette séparation entre syndicat et parti, n’ayant jamais qu’une faible base ouvrière. La naissance du Parti communiste en 1920 a encouragé le Parti socialiste à rester fidèle à ses origines marxistes, refusant d’abandonner aux communistes les principes théoriques du marxisme. À partir de 1936 et du Front populaire, la SFIO accepte « l’exercice du pouvoir », réforme comme peut le faire un parti social-démocrate, mais ne change nullement de doctrine. Il en est de même sous la IVe République. Au lendemain de la guerre, certains dirigeants socialistes, tel Daniel Mayer, ont défendu l’idée d’un « travaillisme », un élargissement du parti aux catholiques de la Résistance, mais la tendance Guy Mollet a défendu et imposé le refus de tout révisionnisme. En fait, la SFIO a participé à de nombreux gouvernements « bourgeois » sous la IVe République, s’alliant aux démocrates chrétiens du MRP ou à la droite libérale, mais la social-démocratie demeurait un mot tabou. Au fond ce qui ressemblait le plus à une social-démocratie, c’était le Parti communiste qui, lui, formait avec la CGT et ses multiples organes associatifs, une contre-société à l’allemande. Mais, évidemment, ce n’était qu’une structure : son idéologie marxiste-léniniste et sa fidélité à l’URSS le distinguaient des social-démocraties européennes.

Quelle est selon vous la responsabilité de François Mitterrand dans le refus de ce virage ? Un refus ambigu puisque, vous l’écrivez, la social-démocratie, on la pratiquera, mais on évitera surtout de l’appeler par son nom.

François Mitterrand n’a jamais eu beaucoup de goût pour la théorie politique. Il n’a pas la culture socialiste d’un Jaurès, d’un Léon Blum ou même d’un Guy Mollet. Sa conversion au socialisme a d’abord eu un aspect stratégique : il s’agissait de refonder le Parti socialiste, compromis par ses dérives droitières, notamment pendant la guerre d’Algérie. En prononçant son grand discours au congrès d’Épinay en 1971 sur la « rupture avec le capitalisme », il entendait radicaliser le PS en vue de réaliser une union de la gauche avec le Parti communiste. Ce positionnement lui a permis de devenir le premier secrétaire du parti et de signer le programme de gouvernement avec le PCF. Une fois arrivé au pouvoir, et malgré la défection des communistes en 1977, Mitterrand est resté fidèle à son programme socialiste, dont les nationalisations des grandes banques et groupes industriels étaient l’alpha et l’oméga. Mais, après le tournant de 1983, qui avait vu Mitterrand opter finalement pour maintenir la monnaie et l’économie française dans le système européen, le projet de rupture avec le capitalisme était renvoyé aux calendes grecques. C’est alors qu’un certain nombre de socialistes, inspirés par Michel Rocard et Jacques Delors, ont voulu, comme l’avaient fait les Allemands, accorder les mots et les pratiques ; dépasser le programme d’Épinay et fonder une forme de social-démocratie à la française. Mais cet effort, même quand il triomphe des résistances lors de certains congrès, reste toujours marginal, presque feutré. Et ici, à mon sens, François Mitterrand a une responsabilité : il refuse de parrainer l’aggiornamento doctrinal du PS. « Je suis et je reste socialiste », dira-t-il jusqu’à la fin de sa vie.

Pourquoi Mitterrand se refusait-il précisément à nommer la social-démocratie ? 

À mon avis, Mitterrand est d’abord, par sa culture, son tempérament, son histoire personnelle, rétif aux débats théoriques. L’important, à ses yeux, c’est la conquête du pouvoir, et le maintien au pouvoir contre la droite. Le « socialisme » est effectivement un marqueur contre ses adversaires, qui pourraient lui faire remarquer que sa politique économique et sociale est fort éloignée des promesses d’Épinay.

Sa rivalité avec Michel Rocard a-t-elle empêché la conversion officielle de François Mitterrand à la social-démocratie ?

Ce que Mitterrand redoute d’abord chez Rocard, c’est qu’il risque de faire échouer l’Union de la gauche, Rocard ayant été fort critique à l’égard du Programme commun. À vrai dire, Mitterrand est aussi anticommuniste que Rocard, mais, en bonne stratégie politique, il sait qu’il n’arrivera pas au pouvoir sans l’union avec le PCF. Par la suite, Rocard est resté un rival à éliminer et il est certain que cette rivalité a éloigné un peu plus François Mitterrand d’une attitude qui aurait pu ressembler à une allégeance au rocardisme.

Historiquement, considérez-vous que la gauche socialiste est en réalité sociale-­démocrate depuis 1983 ?

Comme je vous l’ai dit, la social-démocratie n’est pas seulement le révisionnisme, le compromis avec le capitalisme, c’est aussi un type d’organisation. En France, sauf dans quelques fédérations, il n’y a pas eu et il n’y a pas de symbiose entre syndicalisme et socialisme de parti. En ce sens, le Parti socialiste n’est pas social-démocrate. Laurent Fabius observait cependant en 1993 : « Nous avons expérimenté en quelque sorte une social-démocratie de gouvernement et d’élus. » Ce qui était bien vu.

Enfin, estimez-vous que la politique actuelle Valls-Macron est sociale-démocrate ou sociale-libérale ?

Je serais heureux de comprendre quelle est la différence entre ces deux notions. La social-démocratie est libérale, puisqu’elle accepte la liberté de l’entreprise et l’économie de marché. On pourrait dire que la social-démocratie est plus exigeante vis-à-vis du marché, que la protection sociale reste sa préoccupation majeure ; que, de son côté, le social-libéralisme est surtout hanté par la production qu’il faut libérer des entraves réglementaires, sans perdre de vue la protection sociale. Franchement, je crois qu’on discute un peu sur des pointes d’aiguille. Il y a les conjonctures qui peuvent différencier les politiques économiques et faire pencher la balance surtout du côté du social ou surtout du côté de l’activité et du redressement économique. Je ne vois pas de réelle divergence théorique entre les deux.  

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO

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