Reportage

À Perpignan, le FN dicte désormais l’ordre du jour politique

Jean-Marie Burgos, vieux militant de l’UMP, le reconnaît : « Je fais du porte-à-porte depuis un mois et demi. Rien n’est joué, mais oui, de plus en plus de gens croient que le FN finira par gagner. » On est à Perpignan, fief du leader frontiste Louis Aliot, et ce discours, on l’entend de tous côtés. Aliot, le compagnon de Marine Le Pen, homme fort du FN dans la ville, arrivé en tête au premier tour des municipales en 2014, attend une présence de ses candidats au second tour des élections départementales dans 15 des 17 cantons, avec 35 ou 36 % des voix pour son parti au premier tour, et une à trois victoires au second. Mais l’essentiel n’est pas là. La plupart des Perpignanais semblent convaincus que les élections du 22 mars ne sont qu’une étape vers une accession du FN au pouvoir local inscrite dans l’ordre des choses. « On est dans une dynamique pas inéluctable, mais la plus probable. Il faudrait un grand bouleversement des énergies politiques ici pour l’enrayer », juge Nicolas Lebourg, Perpignanais et chercheur à l’université locale Via Domitia. 

Pourquoi Perpignan est-elle la ville de plus de 100 000 habitants la plus acquise au FN ? D’abord parce que ce parti est le bénéficiaire unique de l’agonie d’un système local très « radical » de type IIIe ou IVe Républiques, où une dynastie familiale, celle des Alduy, a régné durant cinquante ans (1959-2009) en y maîtrisant les réseaux locaux. « Réseaux » : des socialistes aux frontistes, chaque interlocuteur prononce très vite le mot. Réseaux économiques (la vigne historiquement, l’immobilier aujourd’hui), réseaux communautaires (les pieds-noirs ­d’­Algérie, dont 15 000 se sont installés ici après 1962 ; les Gitans, 5 % de la population, sédentarisés depuis quatre siècles et toujours objet d’un racisme prégnant ; les harkis et leurs descendants ; les immigrés espagnols des années 1930-1950 ; les immigrés maghrébins plus récents), réseaux d’influence enfin (la ville, avec 70 loges pour 120 000 habitants, est la plus franc-­maçonne de France).

Droite, à Perpignan, et gauche, dans le département, détenaient leur pouvoir de leur maîtrise clientéliste de ces réseaux, qui aujourd’hui se délite. Un réseau ne vaut que par les bénéfices qu’il procure. Or, avec la crise, les élus ont eu de moins en moins de prébendes à distribuer. Dans les Pyrénées orientales, « des fratries entières bénéficiaient de postes de fonctionnaires territoriaux et votaient pour préserver ces intérêts », indique Dominique Sistach, sociologue à l’université locale. D’autres, membres d’associations diverses, bénéficiaient aussi d’une manne qui, désormais, s’est beaucoup tarie. Aujourd’hui, le FN explique aux uns et aux autres qu’ils ont été les victimes du clientélisme. Un exemple : les réseaux gitans, qui faisaient massivement voter leurs ouailles pour le clan Alduy, sont courtisés par Aliot avec un certain succès. « Vous êtes Français depuis cinq siècles », leur explique-t-il. Sous-entendu : pas comme les Arabes… Et avec une mère pied-noir, Aliot a amplement récupéré le soutien de familles d’ex-rapatriés, où la transmission de la mémoire de l’Algérie française reste importante. 

Mais l’explication du succès local du FN tient aussi à des motifs plus généraux, note Dominique Sistach. Perpignan a connu l’évolution urbaine typique où les classes moyennes fuient un centre-ville abandonné aux plus déshérités et où « une économie de la pauvreté et de la précarité a accompagné la formation d’une bourgeoisie de rentiers ». Résultat local : Perpignan détient l’un des plus forts taux de chômage parmi les grandes villes françaises. Et le recoupement entre enjeux ethniques et sociaux y est prépondérant. Saint-Jacques, l’un des deux lieux d’habitat gitan, est le plus symptomatique des 9 quartiers déshérités de la ville. Le délabrement y est ahurissant. Le revenu moyen par foyer se situe à 650 euros mensuels. Et le chômage touche… 75 % des habitants. Quartier repoussoir, Saint-Jacques, comme le quartier Saint-Mathieu, proche du centre-ville historique, alimente le sentiment d’abandon de ceux qui y vivent et les pires craintes de ceux qui s’en sont éloignés. Le FN, dit Sistach, « propose un renfermement sur l’entre-soi dans un monde dangereux. Le centre-ville est devenu le vecteur de toutes les peurs : le tiers-monde est désormais à nos portes ». C’est ce ressenti, majoritaire dans une ville écartelée en communautés ethnicisées, qui explique pourquoi le discours FN y dicte désormais l’ordre du jour politique.

Il explique aussi pourquoi il se « notabilise » à grande vitesse. Au premier tour des municipales, en 2014, les notables étaient à la soirée organisée par l’UMP, leurs femmes à celle du FN, arrivé en tête. « C’était la première fois qu’on les y voyait », remarque le chercheur Nicolas Lebourg. Normal : le parti d’extrême droite « a réalisé ses meilleurs scores dans les zones plutôt bourgeoises ». Parmi les notables, on sait faire les comptes et ne pas insulter l’avenir. Depuis, Marine Le Pen et Louis Aliot ont été invités dans sa loge au stade Aimé-Giral par le patron local de la Société générale… Banquiers, assureurs, entrepreneurs locaux déjeunent avec le responsable FN. Désormais, dit encore Lebourg, « le FN est ici le parti de la crédibilité ». Aliot présente bien. « Et Bruno Lemaire à l’économie, ça fait sérieux. » [Ancien professeur à HEC, conseiller économique de Marine Le Pen et élu d’opposition à la mairie de Perpignan, cet homonyme du député UMP est docteur en mathématiques et sciences économiques.] Socialiste il y a très longtemps, cet élu perpignanais représente ces cadres nouveaux censés faire passer le FN de force d’opposition à force de gouvernement. « Peu à peu, dit Sistach, un encadrement émerge. Aujourd’hui, le FN ne pourrait toujours pas gérer, mais il pose les jalons pour le faire demain. » 

Pour Marie-Thérèse Fesenbeck, secrétaire départementale du Front dont elle est membre depuis plus de trente ans, « Jean-Marie Le Pen a eu raison trop tôt ». Elle constate le formidable succès de la « dédiabolisation » du parti engagé par sa fille. Quant à Aliot, sa jeunesse (45 ans) paye. « Au FN, il nous manquait une tranche d’âge », celle des 25-45 ans. « Maintenant ils viennent », se réjouit-elle. Ils viennent d’autant plus que sa résistible ascension se heurte à des obstacles chancelants. François Hollande avait obtenu 29 % des suffrages en 2012 dans la ville. Le candidat PS n’en a reçu que 12 % en 2014. L’UMP locale, elle, connaît une crise profonde. Ici, le parti est « sarkozyste à 95 % », selon Paul Miffre, un de ses cadres qui dirige le mensuel politique local L’Appel du coq. Lorsqu’on interroge ses militants, le sens des réponses est sans ambiguïtés. Le FN est un adversaire, mais l’ennemi, le vrai, c’est le PS, et la gauche en général. Ajoutons-y Alain Juppé, littéralement honni par ces militants. Sur « l’immigration, la sécurité, on est d’accord avec le diagnostic du FN », explique Jean-Marie Burgos, qui collabore à L’Appel du coq. Le seul réel point de divergence avec le parti d’extrême droite touche à l’Europe. « Réviser Schengen, border les frontières européennes, oui. Mais il faut redéfinir l’Europe, pas la casser », pour mieux lutter contre l’afflux des migrants, dit Paul Miffre. 

« Nos adversaires essaient de récupérer nos thèmes mais ils leur brûlent les doigts », se réjouit Marie-Thérèse Fesenbeck. Car « c’est d’abord sur l’Europe que nous faisons nettement la différence avec l’UMP ». Et sur une autre question : la préservation des départements. « Ici, les gens ne veulent pas se dissoudre », dit-elle. Le flou qui entoure la nouvelle carte du territoire bénéficie, là encore, au FN. « La disparition des départements est une arnaque. Les intercommunalités et les super-régions prendront le dessus. C’est ce que veut Bruxelles. Le mondialisme triomphe. » Le « mondialisme » ? Brusquement, le vieux vocabulaire d’avant la « dédiabolisation » resurgit. « Avec Marine, le FN a changé de stratégie, mais le parti n’a pas changé. Ce sont les gens qui viennent maintenant vers nous », dit encore Mme Fesenbeck. Pour le sociologue Dominique Sistach, de plus en plus de ces « gens », à Perpignan, pensent que rien de bien grave n’arriverait si le FN accédait au pouvoir. 

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