Contrepied

POUVOIR ET PUISSANCE

À partir des années soixante, la grande affaire de la philosophie française fut une nouvelle pensée du pouvoir. Cela avait commencé avec le structuralisme, qui découvrait le pouvoir de grands systèmes signifiants, inconscients et anonymes, producteurs du langage, de la culture et des sociétés. Le pouvoir n’est pas au-dessus, c’est en lui et par lui que nous advenons. Dès lors, le sujet devient un effet du pouvoir : parlé par le langage, voulu par la volonté, agi par l’histoire. Freud, Nietzsche et Marx jouèrent un rôle déterminant.

Le poststructuralisme se demanda comment, dans ces conditions, de la pensée, du désir et de l’événement étaient pourtant possibles ; comment, dans ce qui restait du sujet, s’articulaient passivité et activité, contrainte et liberté, soumission et émancipation. Alors, la philosophie française pratiqua un découplage radical entre le concept de pouvoir et celui de puissance, toute la critique du pouvoir s’appuyant sur une éthique des puissances. La puissance comme intensification de la vie, création de formes, jeu des forces en présence, micropolitique des corps. Le pouvoir, au contraire, comme passion triste séparant les puissances de ce qu’elles peuvent, ressentiment enfermant la vie, microfascisme des corps.

Pouvoir et puissance diffèrent, font différence. Presque tout Deleuze reposait sur cette distinction. Derrida ébranlait le pouvoir central de la métaphysique, minée par les puissances disséminées du sens ; Foucault cherchait, au cœur des dispositifs de pouvoir, les puissances qui résistent et qui créent. L’aléatoire (Althusser), la frange d’indétermination (Lacan), l’infini des comportements (Bourdieu), l’imaginaire instituant (Castoriadis), etc., tout faisait signe vers ces puissances d’affranchissement constitutives et contestataires du pouvoir.

Pendant ce temps, en Allemagne, sur les ruines du pouvoir total, tout était à reconstruire. Pour le philosophe Habermas, la modernité était un projet inachevé : on pouvait sauver la raison, les valeurs et le sujet, à condition de les repenser comme exigences de communication, de validité et d’intersubjectivité, exemptes de toute relation de pouvoir. Mais tel Sisyphe, la « Théorie critique » allemande voyait le poststructuralisme français défaire systématiquement l’ouvrage à peine engagé : déconstruction, lignes de fuite, désubjectivations. Habermas disait consensus ? Rancière rétorquait : dissensus. Axel Honneth parlait de justice ? Boltanski corrigeait : justification. Et Latour portait le coup de grâce : nous n’avons jamais été modernes !

Alors, la philosophie française vue d’Allemagne : universaliste, humaniste et rationaliste ? Au contraire : relativisme, antihumanisme, « nietzschéisme postmoderne de gauche » (Jan Rehmann), fascination nihiliste pour l’irrationnel, la volonté de puissance et la lutte.

Le malentendu fut profond, pour mille raisons dont je ne retiens qu’une seule : pour puissance et pouvoir, l’allemand n’a qu’un seul mot : MACHT. Et ce mot est tabou en Allemagne. Des deux côtés du Rhin, le meilleur de la philosophie n’a travaillé qu’à la critique du pouvoir et aux conditions de l’émancipation. Mais il fut presque impossible aux Allemands, avec un seul terme, de saisir cette singularité française, selon laquelle la puissance peut précisément affranchir ce que le pouvoir asservit.

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Repères illustrésLa french touchJochen Gerner
Point de vueLe jugeEva Steiner
Point de vueGrève Gauz