Le mot de...

Dépaysement

La France déconcerte. À un étranger qui essaie de comprendre la logique cartésienne, il faut expliquer le plus doucement possible, sans aller trop vite, quelques évidences : 

1. Les Français sont très attachés à l’État-providence, n’imaginant pas de vivre sans sécurité sociale ou sans enseignement gratuit. C’est pourquoi ils font de la tricherie sur les impôts un sport national.

2. Les Français adorent les révolutions : 1789, 1830, 1848, 1870, 1968… C’est pourquoi ils se montrent si rétifs à la moindre réforme.

3. Les Français sont farouchement républicains. C’est pourquoi ils recherchent en permanence un monarque ; et, quand ils l’ont élu, s’empressent de s’en moquer, en attendant de lui couper la tête.

En France, un étranger a toutes les chances d’être dépaysé. Mais sans pouvoir l’exprimer exactement, car ce verbe est intraduisible. Pour en rendre compte, les autres langues sont obligées de recourir à des périphrases ou à des approximations insatisfaisantes, comme desoriented ou out of scenery en anglais.

Certes, le français n’a pas le monopole des mots intraduisibles. Seul le japonais peut dire en trois syllabes (bakku-shan) qu’une femme est plus jolie de dos que de face. Et, en dehors du turc (yakamoz) et du suédois (mångata), quelle autre langue saurait décrire d’un mot le reflet de la lune dans l’eau ? Mais il faut croire que le subtil « dépaysement » – exprimant, à la fois, le désarroi et le plaisir de se trouver dans un cadre inhabituel – ne pouvait être inventé que par le pays des Lumières, champion des obscures clartés. 

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