Chose...

On les appelait Sublimes

Il était une fois des ouvriers de grand talent. Ils allaient de fabrique en atelier, d’atelier en chantier et, partout, on les accueillait avec bonheur. Ils écartaient fermement tout contrat, tout engagement de durée. Souverains, ils donnaient leurs tarifs comme l’avocat fixe ses honoraires. Et les patrons payaient. Fière époque !

C’était dans les années 1850. Sur le terreau industriel du Second Empire, ces zingueurs, ces serruriers et ces tailleurs de pierre posaient leurs conditions, allant toujours au plus offrant. Ils se vivaient comme des aristocrates et prenaient leurs patrons pour des obligés. La pénurie de main-d’œuvre qualifiée était telle que les chefs de chantier tentaient de les retenir quand une dispute éclatait. On les appelait les Sublimes… 

C’était de grandes gueules énergiques. Ils parlaient un argot impeccable. Au fil des années, le succès leur avait monté à la tête. Ils étaient devenus irascibles et parfois alcooliques. Alors que le monde ouvrier se constituait lentement en salariat sous la pression patronale, ils revendiquaient la précarité. S’engager ? Ce n’était pas pour eux. Ces prolétaires de légende refusaient, selon leurs mots, « une vie d’esclave ». Ils entendaient rester libres. C’était un autre temps dont le souvenir même n’est plus.  

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Point de vue Le prix à payer