Point de vue

Les motifs réels ou supposés du recours à la précarité

Une raison souvent invoquée pour le recours au CDD et à l’intérim est la difficulté à licencier les salariés embauchés en CDI. La peur de commettre une erreur au moment du recrutement inciterait beaucoup d’employeurs à préférer les emplois temporaires, moins susceptibles de les obliger à garder sur le long terme un élément insuffisamment productif. Cet argument est à plusieurs titres discutable. Tout CDI comprend une période d’essai pendant laquelle le salarié comme l’employeur peuvent librement rompre la relation d’emploi : de deux mois pour les ouvriers et les employés, elle peut aller jusqu’à quatre mois pour les cadres. Dans de nombreuses branches d’activité, un accord permet en outre de renouveler cette période d’essai. Quand on sait que les missions d’intérim durent deux semaines en moyenne et que 80 % des CDD sont de moins d’un mois, les périodes d’essai permises par le CDI (allant potentiellement jusqu’à huit mois pour les cadres) offrent en réalité une très large marge de manœuvre aux entreprises pour tester les candidats et éventuellement réviser leurs choix. 

Quant à la difficulté de licencier une fois la période d’essai passée, la réalité apparaît là aussi plus nuancée que les discours. L’étude minutieuse des données montre que, en matière de licenciement, les demandes aux prud’hommes n’ont pas augmenté depuis le début des années 1990. Cette étude révèle également que les tribunaux valident la majorité des licenciements pour motif personnel (plus ou moins 75 % selon les sources) et la presque totalité des licenciements pour motif économique. Les taux de recours contre ces décisions sont quant à eux en baisse continue dans la période étudiée. Enfin, dans l’écrasante majorité des cas, les licenciements ne donnent lieu à aucun contentieux. 

Le coût du travail n’est pas non plus un argument décisif pour comprendre le recours aux emplois temporaires. Pour une heure de travail, un intérimaire ou un salarié en CDD coûte en principe plus cher. Au salaire du premier, il faudra ajouter la marge de l’agence de placement. Et les CDD prévoient une « prime de précarité » en fin de mission, qui en renchérit significativement le coût. Dans le cas de l’intérim, des agences de placement parviennent dans certains secteurs à maintenir des salaires négociés extrêmement bas. Aucune étude n’a, à notre connaissance, comparé les coûts respectifs de ces formes d’emploi et envisagé toutes leurs conséquences. 

D’autres raisons nous semblent finalement plus directement opératoires pour comprendre ce phénomène. En premier lieu, le recours aux emplois temporaires présente un avantage avéré pour les entreprises : celui de disposer d’une main-d’œuvre pouvant venir concurrencer, voire bousculer, le personnel stabilisé dans l’entreprise. Intérimaires et CDD ne bénéficient pas des mêmes droits que les salariés en CDI. Leur présence rappelle aux seconds les avantages de leur position, mais aussi leur fragilité. CDD et intérim doivent également leur succès à l’incertitude croissante qui a gagné les entreprises, dans un contexte économique devenu extrêmement changeant en raison des diverses crises économiques qui ont émaillé ces dernières décennies et d’une demande consumériste devenue très versatile. 

Accompagnant cette nouvelle réalité, les organisations productives ont perfectionné les techniques permettant de produire à la demande. Le triomphe de ces techniques s’est traduit dans de nombreux secteurs par une perte significative de visibilité des employeurs sur leur activité à moyen terme. Et donc par le besoin d’une main-d’œuvre immédiatement disponible et dont on peut se séparer tout aussi rapidement – quel que soit finalement son coût. 

Enfin, dernière raison qu’il ne faut pas négliger : actionnaires et investisseurs institutionnels scrutent particulièrement, dans les comptes des entreprises, les coûts salariaux. Or, les dépenses d’intérim et de sous-traitance (ainsi que souvent celles liées à l’emploi de CDD) s’analysent comme des charges externes, et non des coûts salariaux. Le recours à ces formes d’emploi permet ainsi d’améliorer certains ratios de performance globale tels que le rapport de la masse salariale au chiffre d’affaires. 

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