Point de vue

Tsípras, Iglesias, Beppe Grillo : le peuple contre « la caste »

L’an dernier, les populistes de droite et les souverainistes ont fortement progressé aux élections européennes. Dans une moindre mesure, les mouvements de « la gauche de la gauche » aussi. En ce début d’année, la dynamique est encore plus favorable ainsi qu’en attestent la victoire historique remportée par Syriza, en Grèce, et la montée en puissance continue de Podemos, en Espagne. Ces deux pays ont subi une thérapie de choc, plus violente en Grèce qu’en Espagne, qui s’est traduite par un recul de la richesse nationale, une hausse du chômage, une réduction du pouvoir d’achat, un creusement des inégalités de toute nature, une détérioration des services publics ou encore un recul du système sanitaire. Selon les économistes, l’Espagne s’en sort dorénavant mieux que la Grèce : néanmoins, le coût social payé par l’écrasante majorité de la population reste élevé. À cela s’ajoute un profond malaise dans la représentation politique. En Grèce comme en Espagne, les deux principaux partis (Nouvelle Démocratie et Pasok, Parti populaire et PSOE) sont vilipendés pour avoir conduit ces politiques d’austérité et parce qu’ils sont gangrenés par la corruption. 

Syriza et Podemos présentent de réelles différences, trop souvent ignorées. Le premier est né, il y a dix ans, d’une coalition de partis communistes et marxistes qui s’est progressivement métamorphosée au contact des mobilisations de la société contre l’austérité. Dans le parti coexistent une composante « mouvementiste » et une autre « archéo-communiste », ce qui laisse présager des tensions dans les mois ou les années à venir si le gouvernement accepte des compromis avec Bruxelles. Podemos, de création bien plus récente, a été fondé en janvier 2014. Il est l’expression du vaste mouvement des Indignés apparu en 2011, devenu parti sous la houlette de professeurs de science politique, fortement influencés par les expériences de la gauche radicale anti-FMI d’Amérique latine et virtuoses des techniques modernes de communication. 

Les organisations et les électorats de ces deux formations diffèrent aussi. Néanmoins, Syriza et Podemos affichent nombre de points communs. D’abord, ils ont des leaders, Pablo Iglesias et Aléxis Tsípras, passés tous deux par le communisme. Les deux hommes incarnent leurs mouvements et savent faire taire leurs opposants internes, du moins pour le moment. Ensuite, à l’unisson, ils rejettent l’Union européenne (mais pas l’idée européenne), le libéralisme, l’austérité et les autres partis politiques. Enfin, ils considèrent que le clivage fondamental de l’époque n’est plus celui qui oppose la gauche et la droite, mais l’antagonisme entre le peuple et la caste, une expression venue d’Italie, utilisée d’abord par deux journalistes puis popularisée par Beppe Grillo. De ce fait, ils se présentent comme les porteurs d’une alternative radicale qui les fait converger, sur ce point précis, avec les populistes de droite – bien plus puissants qu’eux en Europe –, quoiqu’ils s’en différencient par bien d’autres aspects. Mais leur rhétorique de la tabula rasa contraste avec leurs programmes économiques qui, au-delà des particularités nationales, s’avèrent fortement teintés de keynésianisme. Ainsi avancent-ils des propositions sociales-démocrates tout en fustigeant la social-démocratie actuelle. 

Celle-ci a renoncé à ces recettes inadaptées, selon elle, à la globalisation et aux enjeux d’aujourd’hui. Elle tente de conquérir un électorat modéré au risque d’oublier que le socialisme, selon la formule d’Émile Durkheim, c’est avant tout « un cri de douleur ». La social-démocratie est-elle menacée par un tsunami venu de sa gauche ? Pour le moment, seule la Grèce dispose d’un gouvernement de gauche radicale. Podemos a le vent en poupe mais n’a pas encore gagné. Il n’existe pas en politique de « Made in Greece » ou de « Made in Spain », car les réalités nationales demeurent tenaces. En France, l’économie, le social et la politique ont leurs spécificités. C’est le Front national qui progresse auprès des catégories populaires en stigmatisant continûment l’Europe, l’euro, « l’UMPS » et l’immigration. 

Cependant, la présence de cette gauche sur son flanc perturbe une social-démocratie européenne en crise depuis des années sur son projet, son identité, sa stratégie, son électorat, son mode d’organisation et sa façon de faire de la politique. Ce n’est pas la première fois dans son histoire que cette famille politique est défiée. Ainsi avait-elle été déstabilisée, dans les années 1970-1980, par des gauches qui critiquaient sa modération, puis par l’écologie et le féminisme. Pourtant, elle sut progressivement assimiler ces exigences de rupture et ces thématiques nouvelles pour modifier son ADN. D’où la grande question : saura-t-elle et pourra-t-elle réaliser pareille opération cette fois-ci ?  

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