La voix du poète

Miguel Hernández (1910-1942), Les vents du peuple me portent

Le Quart État, 1901, Giuseppe Pellizza Da Volpedo (1868-1907)
© Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Mauro Magliani
Le Quart État, 1901, Giuseppe Pellizza Da Volpedo (1868-1907)
© Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Mauro Magliani

Les vents du peuple me portent,
Les vents du peuple m’entraînent,
Ils sèment mon cœur
Et propagent ma voix…

Les bœufs, face aux coups,
Plient le front,
Impuissants et résignés ;
Mais les lions redressent le front
Et en même temps ils punissent,
Avec leurs griffes décidées.

Je ne suis pas né d’un peuple de bœufs,
Je suis d’un peuple
Plein de nids de lions,
De défilés d’aigles,
Et de grands troupeaux de taureaux
L’orgueil à vif sur les cornes.
Jamais, jamais, dans les terres d’Espagne,
Les bœufs n’ont fait souche.

Qui parle d’imposer le joug
Au cou de cette race ?
Qui, jamais, a dominé l’ouragan,
Avec un joug ou avec des attaches ?
Qui pourra jamais enfermer la foudre,
Prisonnière dans une cage ?

 

Extrait du poème Les vents du peuple me portent Traduction de Jacinto-Luis Guereña © Éditions Seghers

 

Un grand poème vaut mieux qu’un long discours. En quelques mots, il donne à réfléchir et chauffe le sang. Le 15 novembre 2014, Pablo Iglesias est élu secrétaire général de Podemos. Pour clore son intervention, il récite les premiers vers du poème de Miguel Hernández dont le début est reproduit ci-dessus. Manière de revendiquer l’héritage du « poète du peuple », mort de typhoïde dans les geôles de Franco en 1942. L’écrivain était fils d’humbles chevriers. C’est en autodidacte qu’il étudie les images somptueuses de l’hermétisme espagnol. Avec la guerre civile, il s’engage aux côtés des républicains, au Parti communiste. À la fois soldat et écrivain, il destine ses pièces et ses poèmes aux tribunes et aux radios. En 1937, l’épique et tragique recueil Vent du peuple exalte le courage des héros. « Les vents du peuple » s’engouffrent dans sa gorge pour un appel à l’action solidaire. La traduction audacieuse de Jacinto-Luis Guereña transpose en français la musicale simplicité d’oppositions élémentaires. Aux bœufs résignés, le poète préfère la trilogie formée par les lions, les aigles et les taureaux. Elle naît du relief même de la terre natale. Et les vers suivants d’énumérer, à la manière d’un romancero, les provinces de l’Espagne et les qualités spécifiques de ses habitants. Loin de l’humilité et des odeurs de l’étable, quelle mâle arrogance, partout, devant la mort ! Comme la jeunesse qu’il harangue, l’auteur est prêt au sacrifice. « Il y a des rossignols qui chantent / Sur les fusils / En pleine bataille. » 

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