Récit

Ni liesse ni crainte

En grec, Syriza, signifie couper l’arbre, ou les cheveux, à la racine. L’allusion au radicalisme est inscrite dans le nom de ce parti. Depuis deux ou trois ans un graffiti a fleuri sur les murs d’Athènes. Parfois en toutes petites lettres comme dans un manuscrit, parfois en lettres géantes sur des immeubles. Il dit cette chose étonnante : « Je dépéris ». Partout je lis « Je dépéris », mais il faut croire que ni Samaras, l’ancien Premier ministre, ni la troïka ne l’ont lu. Je ne peux pas dire que les gens ont faim car les mères grecques distribuent volontiers de la nourriture, les boulangers sont plutôt gentils. L’assiette de soupe coûte 70 centimes, ce n’est pas cher. Mais pour la première fois des personnes sont à la rue. Ça, on ne l’avait jamais vu en Grèce. On ne savait pas qu’on pouvait dormir sur un banc, même sous un ciel clément. Beaucoup souffrent de maladies psychiques. Les suicides se sont multipliés. Un service spécialisé reçoit chaque jour une trentaine d’appels de candidats au suicide. Se suicider en Grèce, avec notre climat, c’est autrement plus grave que se tirer une balle
en Finlande ! 

À part les drames de la misère et du chômage des jeunes – comme dans les années cinquante, les diplômés partent à l’étranger par milliers –, c’est cette abolition douce de la démocratie qui explique le vote pour Syriza. Depuis plusieurs années, on est gouvernés par trois ombres qui sortent d’une voiture blindée et qui se précipitent dans un ministère, non pas comme des gens qui apportent de l’argent, mais comme des voleurs. Ce sont les trois représentants de la troïka. À la télé, on a quinze secondes pour apercevoir ces gens qui gouvernent la Grèce. Ce n’est pas beaucoup pour une démocratie assez ancienne comme la nôtre. Ils passent si vite que les chaînes d’information sont obligées de repasser dix fois la même image. Personnellement, je n’ai réussi à en repérer que deux. L’un est grand et frisé. L’autre est petit, avec une coupe de cheveux à la Cabu. Le troisième, je n’ai pas réussi à le voir… C’est très choquant. Comme un mépris du peuple. Face à nos énormes difficultés, on a l’impression de vivre sous un régime de tutelle. Évidemment, cela nourrit des clichés. Un sentiment très violemment anti­allemand, l’évocation de l’Occupation. On se souvient de Manolis Glezos, ce héros de la Résistance, à présent député de Syriza, qui arracha en 1941 le drapeau allemand planté au sommet de l’Acropole. Merkel, quand elle est venue, n’a même pas marché jusqu’à la mer. Ces gens ne voient pas qui nous sommes.

La troïka se montre très sévère. Elle a raison de demander des réformes. Mais si elle exige des coupes dans les salaires et les retraites, des sacrifices qui aboutissent au démantèlement du système éducatif et de santé, on ne comprend pas son indulgence à l’égard du grand capital. Les principaux entrepreneurs du pays, les armateurs, on n’y touche pas ! Pareil pour l’Église qui est taxée comme une association de bienfaisance. Je peux continuer : le plus gros propriétaire de Grèce, qui possède des hôtels, des immeubles, des cinémas, des pompes à essence, n’est pas taxé. La liste Lagarde des évadés fiscaux, on l’a reçue il y a quatre ans. Elle a mystérieusement disparu, avec des milliers de noms et des capitaux considérables en jeu. Toute la famille d’un ancien ministre des Finances est concernée. Mais on n’a strictement rien fait. Pourquoi ? Cette injustice a pesé dans le vote pour Syriza. Comme la propagande du gouvernement sortant qui a agité la peur en incitant les gens à retirer leur argent des banques. La porte-parole du gouvernement a même appelé à faire des provisions de nourriture. Cela a donné lieu à un dialogue étonnant avec un journaliste qui lui a dit : « Vous allez finir par nous demander d’acheter du papier toilette. » Elle a répondu : « Oui, il faut en acheter. » Le journaliste a rétorqué : « Madame, s’il n’y a plus de nourriture, on n’a plus besoin de papier toilette non plus ! » On aimerait à présent que les peuples soient pris en considération. Je voudrais être gouverné par des gens qui ont lu au moins un roman dans leur vie… 

Je connais Tsipras depuis longtemps. Certains sont frappés par sa jeunesse. Il a juste 40 ans. Ce n’est pas extraordinaire. C’est une vieille tradition en Grèce. Les généraux qui gouvernaient le pays au ve siècle étaient très jeunes. Alcibiade n’avait pas trente ans quand il a été élu général. Alexandre le Grand a succédé à son père à l’âge de 20 ans.

J’ai assisté au discours de Tsipras le soir de sa victoire. Je pensais que le peuple sortirait dans la rue. Cela n’a pas été le cas. Il n’y a eu ni liesse ni crainte. Le lendemain à la banque, douze personnes étaient devant moi, c’était une queue raisonnable. Les Grecs sont moins optimistes qu’on le croit. Ils savent que demain sera un autre jour. Ils espèrent une petite embellie, des mesures en faveur des plus démunis. Mais cette majorité Syriza, on la retrouve partout. Même avec les chauffeurs de taxi, qui sont très réac, on peut rigoler. À la boulangerie, tu peux parler à haute voix avec l’impression d’avoir le public pour toi. Ces derniers mois, on a assisté à une multiplication soudaine de petits théâtres qui utilisent des usines désaffectées, des immeubles squattés. Il en existe une centaine. Les gens s’assoient sur des pneus et assistent à ces représentations qui témoignent d’une grande créativité, d’une capacité à résister. 

Et puis si on n’arrive pas à rembourser cette dette, je pense qu’on devrait demander à nos voisins des droits sur tous les mots grecs utilisés en Europe. Ce serait bien, non ? La Grèce s’adressant à Merkel : vous nous devez de grosses sommes pour tel ou tel mot que vous avez récupéré dans la langue allemande depuis si longtemps… 

Conversation avec ÉRIC FOTTORINO

Tous les numéros du 1

Sommaire
Extrait Extrait

POUR ACCÉDER À LA VERSION DU JOURNAL EN LIGNE