Point de vue

Lire le Coran

Lorsque le prophète Mahomet meurt le 8 juin 632, il ne laisse pas de consignes concernant les versets que l’ange Gabriel lui a transmis. Ses compagnons les connaissent par cœur, certains les ont transcrits sur des supports. Le Coran en tant que corpus, en tant que Mushaf n’existe pas. Il faudra attendre plus de vingt ans pour que Uthman, le troisième calife, réunisse une commission composée de six compagnons qualifiés afin que chacun fasse appel à sa mémoire pour écrire les versets dont il se souvient. 

Les sourates (chapitres) sont reproduites sans voyelles. Ce n’est que deux siècles plus tard qu’une version voyellée sera disponible pour le grand public. C’est à partir de ce moment que deux visions du monde vont s’affronter à travers la lecture du Coran. La première est portée par des théologiens appartenant au courant mutazilite, des rationalistes lisant le texte de manière symbolique et métaphorique. Pour eux « la volonté divine est rationnelle et juste ; les hommes peuvent en saisir le sens et y conformer leurs actes », autrement dit, le Coran est créé. Par ailleurs des philosophes comme Al-Kindi, Al-Farabi, Avicenne et Averroès étudient la nature en soi et non la nature comme témoin de la toute-puissance divine. Ces courants qu’on qualifierait aujourd’hui de modernes, pour ne pas dire audacieux, vont trouver face à eux des traditionalistes pour qui le Coran est non seulement incréé, mais doit être lu de manière littérale sans aucune distance ni interprétation. Tout le malheur que connaît le monde musulman aujourd’hui vient de cette victoire de l’obscurité sur la lumière, du rigorisme sur l’intelligence. 

C’est le courant littéraliste qui l’emportera et débouchera plusieurs siècles plus tard sur ce qu’on appelle l’« intégrisme », le « fondamentalisme » dont le promoteur est Mohammed ben Abdelwahhab, un Saoudien du xviiie siècle qui fera de l’islam un dogme pur et dur, celui qui sévit aujourd’hui en Arabie saoudite et au Qatar. Le wahhabisme est une application stricte de la charia. 

Si les versets ne sont tributaires ni du temps ni de l’espace, alors c’est qu’aucune intelligence n’est possible. C’est la défaite de la raison face au dogme d’une parole de Dieu de même nature que Dieu lui-même. Or, en lisant bien le Coran, on découvre que c’est le contraire qui y est développé. Plusieurs versets sont arrivés dans un contexte précis, réglant ou commentant des situations se déroulant en un temps précis. D’autres versets ont une portée qui dépasse le cadre temporel. 

Le dire aujourd’hui est une provocation que les obscurantistes ne peuvent tolérer car elle mettrait en danger leur fonds de commerce qui abrutit les masses et les pousse vers un islam dénaturé, détourné de son essence et de son esprit. La défaite de la raison est aussi celle de l’humanisme qu’on trouve dans le Coran. Évidemment l’ignorance l’emporte plus souvent sur le savoir. La notion d’imprescriptibilité du Coran a débouché sur une rigidité en contradiction avec l’incitation à l’acquisition du savoir telle qu’elle est inscrite dans plusieurs versets. 

Dans Ce que le Coran ne dit pas, un essai précis et courageux signé Mahmoud Hussein et paru chez Folio, le problème est résumé en ces termes : « En montrant que l’islam est à la fois un message divin et une histoire humaine, en réintégrant la dimension du temps là où la Tradition ne veut voir que l’éternité, en retrouvant la vérité vivante de la Révélation sous les interprétations qui prétendent la figer une fois pour toutes, la pensée réformatrice est une école de liberté et de responsabilité. Elle offre à chaque croyant la chance de conjuguer sa foi en Dieu avec son intelligence du monde. » En rendant la parole de Dieu à son origine, à son contexte, on ne la dénature pas. Mais tant que le savoir est tenu à l’écart et remplacé par des « fatwas » arbitraires et sans fondement, l’islam restera pris en otage entre l’ignorance et l’opportunisme idéologique.

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