Grand entretien

Les ressorts de la haine

À la sidération, à la tristesse et à l’indignation des trois premiers jours, à la communion au cours du samedi et du dimanche dans toutes les villes de France, doit succéder la réflexion. Pourquoi de jeunes Français – les uns issus de familles traditionnelles musulmanes et les autres convertis – nourrissent-ils à l’égard des institutions qui les ont protégés et des valeurs démocratiques une détestation radicale et une capacité de violence, que les islamistes mondiaux savent manipuler à leur profit ? 

On le savait depuis des années. La haine des juifs, mais aussi la haine de la France, s’est développée dans certains quartiers dits « sensibles ». Les enquêtes sociologiques, les travailleurs sociaux, souvent d’origine musulmane, les enseignants dans les collèges en témoignaient. Une violence « aveugle », ou « pure », s’attaquait aux institutions immédiates, écoles, bibliothèques ou cabinets médicaux. Les enfants juifs quittent l’enseignement public où ils ne se sentent plus en sécurité. Pourtant, de crainte de stigmatiser les musulmans républicains – il ne faut pas oublier que le phénomène massif est celui de l’intégration progressive de la majorité de la population descendante des migrants musulmans –, faute aussi de savoir quoi faire contre le mal, un silence gêné couvrait ces faits d’un voile d’ignorance. On se réfugiait dans l’idée qu’ils n’étaient qu’une très faible minorité. Mais l’action des minorités porte un sens qui ne se résume pas à leur nombre.

Les terroristes sont des marginaux, des produits de la misère sociale. Dépourvus de tradition culturelle héritée, ils n’ont acquis ni la culture scolaire transmise par l’école ni la socialisation qu’elle implique. On retrouve chez eux les traits classiques de la délinquance : une sous-culture d’adolescents, non utilitaire, négativiste, agressive, marquée par un hédonisme à court terme, qui retourne volontairement le sens de la culture dominante. Leur violence traduit les frustrations des enfants des milieux populaires qui n’ont pas les moyens nécessaires pour s’adapter au monde démocratique. Descendants des migrants ou non, ce sont les enfants de la crise de la société française. Ils appartiennent aux catégories qui en sont les premières victimes : les jeunes des classes populaires. Depuis plus de trois décennies, les choix collectifs implicites de la société ont favorisé les plus âgés aux dépens des plus jeunes et les salariés du service public aux dépens des salariés du secteur privé. 

De plus, ils sont nés dans un milieu où règne l’antisémitisme traditionnel des pauvres animés par l’amertume et le ressentiment. Le phénomène se ressource lors de chaque épisode du conflit israélo-­palestinien, d’autant plus fortement que certains d’entre eux, pour redonner du lustre à leur destin, s’identifient au sort des Palestiniens.

Leur humiliation est encore renforcée par le blocage du système politique. Alors que la « marche des Beurs », en décembre 1983, portait une revendication qui s’inscrivait directement dans la tradition républicaine, les hommes politiques ont répondu en manipulant le mouvement à leur profit immédiat. Or, la marginalisation des catégories modestes est plus dramatique quand elle peut être interprétée en termes « ethniques » ou « raciaux » et que peuvent être invoqués le passé colonial, l’arrachement des pères à la terre natale et l’humiliation qu’ils ont connue dans le travail en miettes des usines des « Trente Glorieuses ». Les humiliations subies ne s’oublient pas. Elles se transmettent de génération en génération. 

La marginalité sociale et le chômage endémique n’expliquent pas tout. La démocratie « extrême » ne favorise pas l’intégration des populations marginales ou fragiles. Elle cultive une relativité des valeurs qui constitue un choc pour les héritiers des cultures traditionnelles. La liberté sexuelle ou le « mariage pour tous » heurtent des populations dont les traditions étaient organisées autour des normes familiales. Toute notion de limite, d’interdit et de morale leur semble disparaître. Devant cette agression, les enfants élevés par des parents dont les repères moraux ont été bousculés risquent de céder soit à l’abandon de toute référence, soit à un traditionalisme exacerbé, dont témoigne le machisme brutal qui sévit dans les cités. 

L’affaiblissement du patriotisme contribue, de son côté, à rendre plus difficiles les processus d’intégration. L’école autoritaire de la IIIRépublique imposait aux enfants des classes populaires la fierté d’être Français. Aujourd’hui, on dénonce l’impérialisme, le projet colonial et l’esclavage. La repentance généralisée empêche le gouvernement de célébrer les moments du passé collectif qui furent longtemps jugés glorieux.

Les sociologues montrent que c’est désormais l’individualisme lui-même qui « crée du lien ». Mais cela concerne surtout les catégories moyennes et intellectuelles. Le lien né de l’individualisme n’est efficace que pour ceux qui ont hérité d’une socialisation assurée et qui ont l’assurance des plus forts. Les autres font l’expérience d’un individualisme « négatif ». Les lois fortes protègent les plus faibles, l’affaiblissement du règne de la loi favorise les plus forts et les sociétés où le contrôle social est défaillant fragilisent les plus vulnérables.

Plus fondamentalement, la société démocratique laisse à chacun la charge de donner un sens à sa vie, de l’inscrire dans une croyance héritée ou dans une vision du monde et de l’au-delà. Mais ce qui est vécu comme une liberté et une responsabilité peut aussi être ressenti par d’autres comme une absence de sens. Le dogmatisme le plus fanatique et le plus simple vient alors donner ce sens, et d’autant mieux qu’il est plus fanatique et plus simple. L’histoire a montré que la violence est toujours proche et que la civilisation des mœurs politiques reste fragile. La démocratie demande un long apprentissage individuel et collectif, c’est un régime aussi improbable que fragile. 

Comment répondre, sinon par l’affirmation de nos valeurs ? C’est par la fermeté et non par la démission que nous pourrons à long terme vaincre les forces du mal. Il faut lutter contre l’antisémitisme, même sous ses formes sophistiquées d’antisionisme, parce que les terroristes ont parfaitement compris que toute attaque contre des personnes et des instituions juives leur donne un écho politique et médiatique d’une extraordinaire puissance. Il faut que la parole de nos dirigeants en ce sens soit entendue et que leur voix devienne assez forte et respectée pour imposer la loi républicaine. Il faut lutter pour que cesse la lente communautarisation de la société française. Trop souvent les politiques ont alimenté l’idée de « communautés » au sein de la société française et fait apparaître les juifs et les musulmans comme étrangers à la nation, tandis que se développait la confusion entre juif et Israélien. C’est de la responsabilité des hommes politiques, mais aussi des intellectuels de favoriser le véritable dialogue entre tous, pour que les enfants perdus de la République comprennent, eux aussi, que seules les valeurs, exigeantes et fragiles, de la démocratie nous permettent de vivre ensemble humainement.  

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