Grand entretien

« Les pandémies sont le visage sombre de la mondialisation »

Nous sommes confrontés à bien des formes de catastrophes naturelles (tempêtes, inondations…). Peut-on dire que les épidémies d’origine virale sont des catastrophes comme  les autres ?
Ce qui me frappe surtout, c’est la nou-veauté. Le thème des pandémies perçues et gérées comme des catastrophes date des années 1980, époque de l’apparition du sida. Cela fait suite au moment où l’Orga-nisation mondiale de la santé (OMS) déclarait que les maladies infectieuses appartenaient à une période passée de l’histoire : le corps médical considérait que le recours aux antibiotiques et aux vaccins permettait de se débarrasser défi-nitivement des maladies infectieuses et que la recherche allait pouvoir se consacrer pleinement aux maladies chroniques. Et puis, dans ce contexte, l’épidémie du sida a surpris tout le monde.  

Quand les chercheurs ont découvert l’origine du virus du sida chez les singes à la fin des années 1980, la communauté scientifique a pensé qu’elle pourrait anticiper les autres pandémies. La découverte ultérieure d’une trace du virus du sida au Congo dans les années 1930 montre même qu’on aurait pu bloquer l’épidémie dans les années 1970 lors du passage du virus de l’Afrique vers les États-Unis.

Voilà la nouveauté : l’idée, depuis une trentaine d’années, que l’on peut anticiper les pandémies, que l’on peut mobiliser des experts au niveau mondial pour cartographier les lieux où de nouveaux virus émergent. Cela ne fonctionne pas toujours…

Se représenter une émergence virale comme une catastrophe, cela tient aussi au contexte de la crise de la vache folle en Europe. Avec la médecine pasteurienne, on avait un modèle du comportement des microbes qui permettait de tenter d’y répondre avec des antibiotiques ou des vaccins. Avec la vache folle, nous avons été brusquement confrontés au prion, un agent pathogène dont on ne connaît pas le mécanisme. À partir des premiers cas, on commence à extrapoler et on fait des projections catastrophiques. À ce stade, nous ne sommes plus dans la gestion des risques au sens de la comptabilité des cas, mais véritablement dans une imagination du futur…

Quelle est la part de l’incroyable augmentation de la production de viande animale depuis quarante ans, ce qu’on appelle la révolution du bétail, dans le déclenchement de ces pandémies ?
L’augmentation du réservoir animal, et donc des agents pathogènes, est liée à cette révolution du bétail qui s’intègre dans la révolution verte. On estime qu’entre 1968 et aujourd’hui, le nombre de poulets en Chine est passé de 13 millions à 13 milliards et le nombre de porcs de 5 millions à 500 millions. On est donc passé d’élevages dans des fermes familiales, où les fermiers développent des défenses immunitaires naturelles au contact de leur cheptel, à des fermes industrielles où lorsqu’un virus apparaît, il se répand très rapidement. Plus on élargit le vivier pour les virus, plus ils peuvent se développer et muter. C’est l’un des paramètres qui a contribué à désigner la Chine comme l’un des lieux d’émergence. Mais c’est vrai pour toute l’Asie du Sud-Est. 

L’autre phénomène, en Afrique, est lié au commerce international et au trafic de viandes de brousse. Des familles africaines installées en Europe importent de la viande de singe ou des chauves-souris dont la chair, très appréciée, entre dans la composition de soupes épicées. Ces viandes peuvent provenir d’animaux porteurs sains du virus Ebola. Cette contrebande est très surveillée dans les aéroports. Elle nourrit cet imaginaire du réservoir animal et de la difficulté à contrôler ces circulations d’animaux. Il faut donc prendre en considération la mondialisation des échanges et la mondialisation du transport des animaux. 

Des experts ont engagé une réflexion écologique et désignent les pandémies comme le visage sombre de la mondialisation. Ils critiquent en conséquence l’augmentation de la production animale et des échanges, la perturbation des écosystèmes par la déforestation et l’urbanisation.

Quels sont les autres paramètres qui alimentent cet imaginaire de la catastrophe à venir ?
Il y a eu une fixation sur la faune sauvage, sur les oiseaux migrateurs au moment de la grippe aviaire. Le virus passait d’après certains observateurs par ces oiseaux. En 2005-2006, la France a donc mis en œuvre un dispositif d’observation du ciel. Les défenseurs des animaux sauvages ont démontré qu’il n’y avait pas de cas massifs. Que la biodiversité était suffisante pour que la contamination ne se répande pas. Les oiseaux migrateurs avaient des alliés ; les chauves-souris n’ont pas encore trouvé de défenseurs…

Pourquoi mettez-vous en relation dans vos recherches le discours militaire sur le bioterrorisme et le discours médical ?
Dans l’ensemble des catastrophes que nous évoquons, l’épidémie se présente un peu comme une attaque terroriste : le virus peut apparaître n’importe où. C’est l’animal avec lequel on vit qui devient un vecteur d’infection explosive et cela passe par les moyens de transport modernes comme les avions. La métaphore va jusqu’à la description du mécanisme des virus dans les cellules qui détournent leurs moyens de réplication dans une visée de destruction.

Les chronologies sont assez frappantes. La crise du SRAS a été gérée comme un 11-Septembre chinois. C’est un en-nemi qui passe par les avions, qui utilise les moyens de la modernité avec des effets archaïques de mort violente. Il y a aussi le fait que les personnes qui sont en première ligne de front, dans ces deux situations, ont une attitude sacrificielle. On le voit avec les infirmières dans la lutte contre le virus Ebola à la forte létalité. On l’a vu avec les pompiers pour le 11-Septembre.

Quels sont les principaux facteurs qui nourrissent la peur en Europe ?
J’identifie une peur postcoloniale. On peut remonter aux années 1970-1980, lorsque les médecins coloniaux ont diffusé dans nos sociétés la crainte des maladies tropicales.  Dans le passé, ces médecins redoutaient les maladies infectieuses dues au climat et à l’environnement. Cette peur des maladies du Sud est aujourd’hui renouvelée par la peur des maladies infectieuses qui émergent des réservoirs animaux. 

On peut aussi évoquer la peur de l’autre au sens de la présence du migrant qui peut arriver rapidement dans les villes du Nord. Il ne s’agit pas de racisme, de la peur de l’autre en tant qu’autre, mais d’un sentiment de vulnérabilité dans un monde soudain rétréci en village global. Tous les points du globe sont connectés. Les distances sont abolies. Non seulement les distances géographiques mais aussi les distances entre espèces animales. Les différences entre les régions du monde et les espèces disparaissent. La peur naît de ce choc épidémiologique.

La distance est vécue comme protectrice ; le système immunitaire est fondé sur la reconnaissance des distances entre les êtres vivants. 

Comment expliquer la surréaction américaine au virus Ebola ?
Le sentiment de vulnérabilité est là aussi très puissant. Il s’explique par la fin de la guerre froide et la confirmation de la présence d’armes biologiques dans les laboratoires soviétiques. « Nous n’avons jamais été aussi vulnérables », a pu dire un biologiste américain. La crainte du bioterrorisme est une clé importante. Les informations ont été confirmées par des agents des pays de l’Est qui se sont réfugiés aux États-Unis. 

Il y a une autre clé : le livre de Richard Preston The Hot Zone (Virus en français), publié en 1994, a beaucoup contribué à mobiliser le gouvernement américain de Bill Clinton contre les maladies émergentes. Ce récit fictionnalisait la survenue d’Ebola : des laboratoires d’expérimentation américains recevaient des singes infectés en provenance d’Afrique. C’était l’idée de l’arrivée d’un agent pathogène extrêmement dangereux. On pouvait en déduire que les États-Unis n’étaient pas suffisamment protégés et qu’il fallait se préparer. C’était avant le 11-Septembre.  

Propos recueillis par LAURENT GREILSAMER

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