Extrait

La face cachée de la mondialisation

Reproduction photographique d’une image échouée (Lampedusa, 2010), Par Samuel Gratacap
Reproduction photographique d’une image échouée (Lampedusa, 2010), Par Samuel Gratacap

Saskia Sassen explique les grandes dynamiques de la société à partir de ses marges. En étudiant les lieux d’exclusion, elle réfléchit non seulement à la face cachée de la mondialisation mais aussi à son moteur. Elle sera présente à Paris le 24 octobre. Nous publions ci-dessous un extrait de son intervention. 

Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe à la ­limite de notre système. Car lorsqu’on observe le cœur du système, ces tendances sont bien moins marquées et donc plus difficiles à percevoir. Elles agissent en arrière-plan et échappent à notre cadre d’analyse courant. D’où l’importance de mon positionnement analytique aux marges de la globalisation.

Dans ce cadre analytique, les camps de déplacés représentent une catégorie spécifique d’espaces d’expulsion. Ce cas extrême rend visible physiquement l’expulsion de chez soi, l’exclusion de la vie normale. Il y a certes un nombre incalculable d’espaces qui ont la même fonction, mais ils sont moins visibles. Certains régimes d’emprisonnement (la résidence surveillée, les prisons extraterritoriales) incarnent un autre exemple évident d’expulsion, notamment dans des pays comme la Russie ou les États-Unis. Là, on exclut de la société les indésirables, les personnes jugées dangereuses pour des raisons politiques. On les associe aux meurtriers qui méritent peut-être pour leur part cette exclusion.

Un autre exemple concerne les personnes qui sont exclues du point de vue économique et qui finissent par occuper des espaces hors de la société, hors du marché puisqu’elles sont sans travail, sans logement. Autre exemple encore, les terres et les océans « vitrifiés » par la surexploitation ; une forme d’expulsion de morceaux de biosphère de leur espace vivant.

Y a-t-il des logiques particulières qui déterminent tous ces mondes que l’on voit coexister dans leur diversité ? Pour ne citer que deux exemples, les camps de réfugiés ont pour vocation de protéger ceux qui y vivent, tandis que les prisons ont pour vocation de protéger ceux qui justement n’y vivent pas.  Est-ce que cette diversité visible, cette manifestation de la spécialisation des espaces et pratiques d’exclusion, reflète des logiques moins visibles que l’on peut aussi reconnaître dans des processus plus subtils ? 

En définitive, la prolifération des lieux d’expulsion spécialisés et les techniques qui les rendent possibles font partie d’une trajectoire qui nous éloigne de plus en plus de l’intégration, de l’inclusion. Les voies empruntées sont diverses, mais n’est-il pas temps d’identifier la dynamique d’expulsion plus vaste qui se cache sous ces différentes pratiques et dans ces différents espaces ? 

Traduit de l’américain par HÉLÈNE THIOLLET

 

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